Cajun de l’an 2017

Publié le vendredi 29 septembre 2017

J’aime ces personnes qui nous présentent un récit historique auquel nous ne sommes pas habitués, parce qu’il est raconté du point de vue d’acteurs et d’actrices ne participant pas au Grand Récit Officiel du déroulement de la vie des Nations.  La conférence prononcée par Zachary Richard le 27 septembre dernier, à l’invitation de la Faculté des Arts avec la participation du CRCCF et du laboratoire Polyphonies, m’a donc réjoui.  Ile n ressort que l’histoire de la Louisiane et des cadiens qui y habitent est pas mal plus compliquée que ce qu’on pouvait en savoir au départ.

Il a dissipé un mythe : que les cadiens sont les descendants des déportés conduits là par les bateaux anglais.  En fait, les déportés ont surtout été disséminés sur la côte nord-est des USA.  Il a débuté son récit de la présence cadienne en Louisiane par la période des premières colonies acadiennes d’Amérique du nord.

Loin de l’image idyllique d’un paradis de bonne entente, les villages acadiens des années 1660-1750 étaient peuplés, selon son récit, de gens chicaniers et disputailleurs autour de la possession des terres.  Joseph Broussard dit Beausoleil était l’un d’eux; il a conduit des raids contre ce qui allait devenir Darmouth, en Nouvelle-Écosse; quand la déportation commence en 1755, il participe à la bataille de la Petitcodiac et capture des bateaux anglais comme corsaire du roi français vers 1756.  Il est blessé en novembre 1758 et se cache dans le bois; il se rend en 1761 pour sauver ses enfants.  Libéré après le traité de Paris en 1763, lui et d’autres affrètent 3 bateaux et se rendent d’abord en Haïti, puis mettent le cap sur la Louisiane.  Ils n’étaient donc pas pauvres car ces expéditions coûtaient cher.  La Louisiane est à l’époque, on l’oublie, une possession espagnole administrée par un gouverneur français.  Les Acadiens voulaient-ils s’installer sur des terres catholiques?  Voulaient-ils rejoindre les français et quelques canadiens (français) qui habitaient déjà le territoire avant leur arrivée?  On ne sait pas vraiment ce qui a motivé leur choix de se rendre là.  En tout cas, les voici, les 200 qui s’installent dans les Atakapas à l’invitation du gouverneur Aubry qui leur fournit terres, bêtes et instruments, car contrairement à l’image de pêcheurs de crevette qu’on leur a faite, ils sont surtout éleveurs ou fermiers – des « cowboys ».

La colonie prospère et attire des acadiens d’ailleurs, ainsi que des canadiens (futurs québécois), et les relations entre les communautés ne sont pas au beau fixe.  Le nouveau gouverneur espagnol veut installer les nouveaux immigrants acadiens au nord du comté pour bloquer les soldats anglais.  Les Acadiens se joignent alors à la révolte de 1768 qui chasse le gouverneur.  Vers 1785, un contingent de plus de 1000 acadiens arrivent et s’installent dans le bayou Lafourche.

La 2e génération se lance dans la plantation du coton et l’esclavagisme : les cadiens ont eu des esclaves.  Les planteurs deviennent riches et s’identifient plus comme des créoles, les cadiens demeurant des fermiers.  La Louisiane fait sécession des États-Unis et la guerre ravage le pays.  Les cadiens ne participent pas à la cause sudiste.  La Louisiane capitule et Opelousas devient la nouvelle capitale d’une région qu’on vient à appeler Acadiana.  À la fin de la guerre c’est la pauvreté, la famine, la désolation.  Selon M. Richard, trois facteurs contribuent à l’assimilation de la population francophone : le besoin d’éducation, qui se fait en anglais  par les américains désormais maîtres de l’État; l’armée, qui fonctionne en anglais et qui conscrit les cadiens; le chemin de fer, qui apporte avec lui le développement économique et le capitalisme anglo-américain.  Cela ne s’accélère que dans les années 1950, car avant, les cadiens maintiennent leur culture, leur langue et leurs traditions entre eux et n’adoptent pas spontanément le matérialisme des américains.  M. Richard n’a pas manqué de glisser un mot de la musique cadienne, et d’un de ses instruments de prédilection, l’accordéon à musette, ainsi que des vieilles complaintes françaises du XVIIe siècle toujours chantées et dont il nous a présenté, en conclusion, un extrait.

La conférence s’est terminée par un rappel de la nouvelle culture cajun, plus diverse, internationale, avec l’immigration de pays francophones. 

Si on peut retrouver ces récits dans les livres savants ou les sites internet spécialisés, rien ne vaut de se les faire raconter avec faconde et commentaires par un poète de premier plan.  Et tout cela était bien documenté, recherché et émaillé de photos, cartes et images d’époque.

Si l’histoire était contée comme cela dans les écoles, nul doute qu’elle intéresserait les jeunes comme elle a su intéresser l’auditoire!

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