Diplômé Marc-André Bernier plonge dans l'histoire : L'expédition perdue de Franklin

Publié le mercredi 25 mai 2016

Auteur : Mike Foster

Alumnus Marc-André Bernier was one of the first people to see HMS Erebus, one of two Franklin expedition ships that have been missing for 170 years.

En septembre 2014, Marc-André Bernier, chef du Service d’archéologie subaquatique de Parcs Canada, faisait partie de l’équipe de huit plongeurs qui explorait l’épave du navire de l’expédition de sir John Franklin dont on avait perdu la trace depuis longtemps.

Les membres de l’expédition de 2014 dans le détroit de Victoria n’avaient pas encore confirmé qu’il s’agissait bien du NSM Erebus qui gisait au fond de la baie de la Reine-Maud. Après six ans de recherche à ratisser environ 1 200 kilomètres carrés, les archéologues savaient cependant qu’ils étaient sur le point de percer ce mystère vieux de 170 ans.

« Imaginez : vous êtes le premier à plonger sur les lieux du naufrage d’un navire de plus de 30 mètres et vous ne pouvez pas voir sa coque parce qu’elle est couverte de varech… C’était absolument incroyable. C’est comme voyager dans le temps. Vous êtes en train de regarder une chose qui n’a pas bougé depuis 170 ans, raconte M. Bernier (B.A. 86 et M.A. 90, Études anciennes). J’étais si impressionné par ce que j’avais devant les yeux. En même temps, je ne pouvais pas m’éterniser, mon temps était limité. Je me concentrais sur ce que je voyais, mais dans ce cas précis, je m’arrêtais pour me dire “Je n’arrive pas à le croire”. Pendant que nous nous préparions à plonger pour la première fois, j’ai même dit à l’équipe : “Profitez bien du moment, car même si nous avons un travail à faire, tous les plongeurs au monde rêvent d’être à notre place en ce moment”. »

L’équipe n’avait qu’une journée et demie pour observer l’épave et ses débris à proximité, puis consigner les détails; le plan initial n’était pas d’en extraire des artéfacts. Les plongeurs ont toutefois repéré la cloche du navire. M. Bernier et les autres membres de l’expédition, y compris le directeur du patrimoine du Nunavut, Doug Stenton, et directeur de projet et archéologue principal, Ryan Harris, ont décidé de la récupérer.

Pour M. Bernier, ce sont des raisons scientifiques qui ont motivé l’équipe à rescaper l’artéfact : la cloche pouvait contribuer à confirmer l’identité du navire de l’expédition de Franklin. Par ailleurs, elle courait aussi le risque de se faire emporter par la glace ou de se faire dérober par des collectionneurs mal intentionnés qui l’auraient vendue sur E-Bay.

« L’épave se trouve en eaux très peu profondes (11 mètres). La glace a endommagé le pont, tout près d’où se trouvait la cloche. À l’heure actuelle, cette épave est l’une des plus médiatisées dans le monde, et elle était l’une des plus recherchées dans l’histoire de l’archéologie subaquatique, explique M. Bernier. La cloche, c’est comme le cœur battant d’un navire. Si quelqu’un était descendu pour piller le site, elle aurait été le premier objet dérobé. En plus, elle était très accessible. »

« Sur E-Bay, on trouve beaucoup d’artéfacts d’épaves recueillis par des plongeurs, comme ceux de l’Empress of Ireland. Étant donné la popularité du NSM Erebus, nous étions inquiets. Voilà pourquoi nous avons gardé son emplacement secret pour l’instant. »

Aujourd’hui, M. Bernier est de retour dans l’entrepôt de Parcs Canada sur le chemin Walkley, à Ottawa. Il y examine les images prises par un sonar à la fine pointe de la technologie et tous les autres détails que les plongeurs sont parvenus à consigner sur l’épave, et planifie le reste de l’examen du site prévu l’été prochain. En tant que directeur de l’équipe de Parcs Canada depuis 2008, M. Bernier doit superviser tous les projets et la logistique. Il travaille pour Parcs Canada depuis 1990 et y a décroché son emploi de rêve durant les dernières étapes de la rédaction de son mémoire de maîtrise à l’Université d’Ottawa.

Originaire de Kapuskasing dans le nord de l’Ontario, M. Bernier a commencé à faire de la plongée sous‑marine à 17 ans, alors qu’il fréquentait le cégep à Rouyn-Noranda. Il a exploré des lacs dans le nord du Québec et, en tant qu’étudiant à l’Université d’Ottawa, le fleuve Saint-Laurent. Pendant son baccalauréat, il a découvert que l’archéologie se faisait aussi sous l’eau. Et c’est à partir de ce moment, il s’est concentré sur des thèmes maritimes : la navigation, les navires de l’Antiquité et l’infrastructure des ports. Il s’est particulièrement intéressé à l’archéologie grecque; son mémoire portait justement sur la topologie des ports d’une région en Grèce. Son amour de la plongée combinée à son expérience et à ses connaissances en archéologie faisait de lui le candidat idéal pour cet emploi à Parcs Canada.

L’une de ses principales réalisations à Parcs Canada est la corédaction d’un rapport en cinq volumes intitulé L’archéologie subaquatique de Red Bay. Grâce à sa méthodologie et à sa recherche approfondie sur l’épave d’un baleinier basque du 16e siècle près de Red Bay, au Labrador, l’archéologie subaquatique se lit comme un manuel d’instructions pour archéologues subaquatiques.

M. Bernier explique que l’équipe d’archéologie subaquatique, qui célébrera son 50e anniversaire cette année, est fin prête à dévoiler méthodiquement les secrets du NSM Erebus.

« Actuellement, nous sommes encore en train de digérer les suites de cette importante découverte », explique-t-il en ajoutant qu’il tente de déterminer avec son équipe la bonne méthodologie archéologique et l’équipement qu’ils utiliseront.

« Le site présente une certaine complexité, et son intégrité est d’une importance capitale. Il y a tant à examiner qu’il nous faudra un certain temps pour lui faire justice. Nous allons procéder de façon systématique, sans empressement, car il s’agit d’une occasion unique de mieux comprendre cette expédition. Nous allons donc travailler avec rigueur. »

Le NSM Erebus a été découvert cette année, en partie parce qu’il s’agissait d’une curieuse année par rapport à la glace. On avait délimité deux grands secteurs de recherche : un dans le sud du détroit – ciblé grâce à des récits de la tradition orale inuite datant du 19e siècle dans lesquels on décrit une épave au sud de l’île King William – et l’autre plus au nord. Par le passé, explique M. Bernier, les recherches menées chaque année portaient principalement sur le premier site au sud, puis se déplaçaient vers le nord au fur et à mesure que la glace fondait. Cependant, cette année, la glace au nord n’a pas cédé; certains navires de l’expédition sont donc retournés au sud. M. Bernier était dans le secteur nord quand le sonar latéral, remorqué par le navire de recherche de 10 mètres de Parcs Canada – l’Investigator – a repéré l’épave dans le secteur sud. Le silence radio a été maintenu jusqu’à ce qu’il revienne pour monter à bord du Sir Wilfrid Laurier. Quand M. Harris lui a présenté des images de l’épave, sans dire un mot, M. Bernier souligne avoir vécu un très beau moment.

« Il m’a montré les images du sonar comme elles lui sont apparues à l’origine. Et voir ces images, voir le navire au complet, c’était tout simplement formidable. Je me suis dit : “Enfin, après six ans, nous avons réussi!” Puis, tout s’est précipité dans ma tête : l’ampleur et les répercussions de cette découverte, la portée internationale de la nouvelle et le fait que nous étions là, aux premières loges, explique M. Bernier. Je me suis dit : “D’accord, cette découverte nous permettra de répondre à beaucoup de questions. Nous sommes en présence d’un navire entier. Les retombées archéologiques seront absolument fantastiques et nous allons tellement en apprendre sur l’expédition de Franklin.” C’est une toute nouvelle histoire qui s’amorce, celle du meilleur compte rendu de cette expédition. Nous aurons accès à une tonne de renseignements. Répondre à une question en fera surgir cinq autres. Simplement commencer à penser au potentiel de cette découverte, c’est très exaltant. »

La mystérieuse histoire de l’expédition de Franklin a captivé l’imaginaire de la Grande-Bretagne à l’époque victorienne. En mai 1845, sir John Franklin, un vétéran des explorations de la Royal Navy, quitte l’Angleterre avec deux navires, le NSM Erebus et le NSM Terror, à la recherche du passage du Nord-Ouest. L’équipage part avec assez de provisions pour survivre trois ans et une bibliothèque de 1 200 livres. Selon la Société géographique royale du Canada, l’un des partenaires de l’expédition de 2014 dans le détroit de Victoria, Franklin était déjà considéré comme un héros en raison des missions antérieures qu’il avait menées dans l’Arctique. Les navires de Franklin sont aperçus pour la dernière fois dans la baie de Baffin en août 1845 par les équipages de deux baleiniers. En 1859, un effort de recherche mandaté par la femme de Franklin, lady Jane Franklin, permet de mettre la main sur un triste message laissé dans un cairn à Victory Point, sur l’île King William. Le message révèle que les navires se sont retrouvés prisonniers des glaces en 1846 pour environ 18 mois et que Franklin est décédé le 11 juin 1847. Le 22 avril 1848, les 105 survivants abandonnent les navires et tentent de rejoindre la rivière Back’s Fish à pied. Aucun d’entre eux ne survivra.

Assurément, le NSM Erebus nous fournira d’autres réponses sur l’issue de cette expédition, explique M. Bernier. Quand il était étudiant, il rêvait de de participer à une découverte d’une telle ampleur.

« En qualité d’archéologue, je suis privilégié de faire partie de cette aventure. Pour nous, ça n’a rien à voir avec la renommée ou la gloire; nous sommes chanceux, mais il nous incombe de tirer les meilleures données archéologiques possible. Nous avons à notre disposition un site extraordinaire. Nous n’abandonnons pas nos recherches pour retrouver le NSM Terror. Nous avons déjà exploré deux zones; nous allons maintenant en explorer une autre qui n’est accessible que quelques semaines par année. Et dès l’été prochain, nous commencerons à plonger sur le NSM Erebus pour y mener nos fouilles archéologiques », conclut-il.

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