From STEM to STEAM: The Future of the Liberal Arts

Un article écrit par Kevin Kee, Doyen de la Faculté des arts
Initialement publié dans Policy Magazine, numéro septembre-octobre 2016


Le regretté Steve Jobs disait : « Dans l’ADN d’Apple, il y a l’idée que la technologie ne suffit pas en elle-même; c’est le mariage de la technologie et des arts libéraux qui nous procure des résultats qui suscitent l’émotion. » Bien que la majorité des gens donnerait l’avantage aux diplômés de science, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) dans l’économie d’aujourd’hui, Kevin Kee, de l’Université d’Ottawa, nous offre un vibrant plaidoyer pour l’ajout des arts à cette liste.

Mon fils Jacob est fait pour être bachelier en arts. Fasciné par ce qui fait tourner le monde, il s’intéresse à la littérature, à la communication et à l’environnement; les mathématiques n’ont jamais été et ne seront jamais son truc. Pourtant, au moment de choisir ce qu’il fera de ses quatre premières années d’université, il se sent contraint d’opter pour le génie ou le commerce. Selon certains de ses amis et enseignants, un baccalauréat ès arts est un aller simple pour une carrière de serveur.

L’expérience de Jacob met en lumière un enjeu plus vaste. Le Canada a besoin de plus de diplômés en STIM pour rester à la fine pointe du progrès technologique, un argument qu’on brandissait déjà dans les années 1980, à l’époque où je m’apprêtais à commencer l’université. Cependant, l’idée répandue que seules la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques (par opposition aux arts et aux sciences humaines) permettent de maîtriser les outils du 21e siècle est aussi désuète que les jambières en laine et les collets montés de mon adolescence.

Nombreux sont les programmes d’arts libéraux qui proposent un curriculum bien équilibré conférant à leurs diplômés non seulement les compétences qui sont l’apanage des arts libéraux (communication, esprit critique, créativité), mais aussi la capacité de coder et d’utiliser des outils informatiques. Avec l’ajout des arts, STIM s’est mué en STIMA, ce qui signifie que Jacob pourra mettre à profit son diplôme en arts pour se mesurer à certains des plus grands défis de notre époque.

Quels sont ces défis? Lorsque j’étais au baccalauréat à la fin des années 1980, j’étais confronté à la rareté de l’information et à un accès limité aux ressources, ce qui m’obligeait à passer de longues heures à la bibliothèque, où était centralisée l’information. Le plus grand problème de Jacob n’est pas la rareté : avec l’Internet en guise de bibliothèque, le défi est maintenant de s’orienter dans cette quantité quasi infinie d’information.

En 2016, l’information que nous produisons se mesure en zettaoctets (un zettaoctet représente un billion de gigaoctets, soit 1021 octets). Autrement dit, un seul zettaoctet pourrait contenir Guerre et paix de Tolstoï (environ 1 250 pages) au moins 323 billions de fois. Même si une bonne partie de ce chiffre est composé de pur divertissement, comme des chats qui jouent du piano, l’Internet contient aussi beaucoup de documentation, d’autant que les nouvelles formes numériques de la recherche traditionnelle y trouvent de plus en plus leur place. Par exemple, Google Livres a pour objectif de numériser tous les livres publiés dans l’histoire moderne (soit approximativement 130 000 000 de livres, selon Google), une entreprise qui pourrait s’achever pendant la vie de nos étudiants, sinon la nôtre. Cependant, à mesure que les documents deviennent plus faciles et moins coûteux à obtenir, des problèmes surviennent pour les chercheurs dans tous les domaines.

En guise d’exemple, pensons aux défis du travail des historiens aujourd’hui. Dan Cohen, directeur général de la Digital Public Library of America, fait remarquer que si une chercheuse souhaite écrire l’histoire de la présidence de Lyndon Johnson, elle devra lire et analyser les 40 000 notes de service diffusées pendant cette administration. Cela demande du temps, mais c’est faisable. En contraste, un historien qui veut écrire sur les années Clinton devra, en plus des documents conventionnels de l’administration, lire quatre millions de courriels, plus qu’il n’est possible de lire en une vie. Si l’on souhaite se pencher sur l’administration Bush, le total passe à 200 millions de courriels. Avec autant de données à traiter, comme les historiens peuvent-ils écrire l’histoire?

Les chercheurs des secteurs publics et privés font face aux mêmes défis. Il devient impossible de faire une revue de littérature sur quelque sujet que ce soit, parce que la quantité d’information créée sur un sujet s’accumule plus vite qu’on ne peut la lire et l’absorber. C’est comme essayer de s’abreuver à un tuyau d’incendie.

Heureusement, les chercheurs en arts imaginent et créent de nouvelles façons de faire de la recherche : des façons qui reconnaissent qu’on ne peut lire toutes les sources, parce qu’elles sont trop nombreuses; des façons qui utilisent la puissance de l’informatique et de l’Internet, notamment sous la forme d’agrégateurs, de robots et d’araignées pour trouver et synthétiser automatiquement le contenu web en un rapport unique; et des façons qui peuvent créer des index, établir des concordances et synthétiser des documents pour permettre l’exploration de textes la plus stratégique possible (voir par exemple les méthodes de recherche de William J. [Bill] Turkel, professeur à l’Université Western). Ces méthodes aideront Jacob à lire les 200 millions de courriels de l’administration Bush, ou à faire des recherches sur tout autre sujet que son professeur ou, un jour, son employeur pourra lui demander.

Le regretté David Foster Wallace racontait l’histoire de deux jeunes poissons en train de nager qui rencontrent un poisson plus vieux nageant dans la direction opposée. Ce dernier leur dit : « Bonjour les garçons. L’eau est bonne? » Les deux jeunes poursuivent leur route un moment, puis l’un d’entre eux demande à l’autre : « Au fait, c’est quoi de l’eau? » Dans les années 1980, pour les étudiants comme moi, l’imprimé était comme l’eau pour les poissons : il était dur d’imaginer une autre façon de produire des connaissances. Toutefois, malgré ses avantages, l’imprimé ne suffit plus, et Jacob le sait. En effet, aujourd’hui nous utilisons presque tous l’informatique pour faciliter nos recherches, communiquer nos connaissances et les transmettre à d’autres qui, à leur tour, les lisent et les annotent à leur écran.

Par ailleurs, l’imprimé est par nature limité. Les livres et les articles sont utiles pour présenter de l’information linéaire, mais les programmes de baccalauréat en arts explorent maintenant différents médias (cartes numériques, enregistrements audio, comptes rendus vidéo, reconstructions numériques en 3D) pour transmettre l’information de manière plus efficace, précise et interactive. Ainsi, Jacob pourra créer et diffuser des connaissances d’une multitude de façons.

Quand j’étais étudiant, la distance entre ma tour d’ivoire et le « monde réel » me semblait considérable. Je faisais des recherches et je rédigeais dans la quiétude de la bibliothèque ou d’une chambre de résidence. Pour sa part, Jacob est un enfant de l’Internet, ce véhicule de création (au dernier compte, près de 300 heures de vidéo sont téléversées sur YouTube chaque minute) et de développement de relations (toutes les 60 secondes, environ 4,2 millions de « J’aime » sont publiés sur Facebook). Nous vivons dans ce que le professeur Henry Jenkins de l’Université de Californie du Sud appelle une « culture de la participation » : la collaboration d’un grand nombre de personnes à la création de contenu. Certes, cela tourne beaucoup autour de chats musiciens, mais il y a aussi du contenu réfléchi et important dans le lot : de la vulgarisation scientifique, de la fanfiction ou encore du journalisme citoyen.

James Paul Gee, professeur à l’Université Arizona State, appelle les personnes qui produisent ce type de connaissances des « amateurs professionnels » : des chercheurs citoyens qui, même sans qualification et (dans la plupart des cas) sans rémunération, écrivent sur l’histoire, l’économie ou l’environnement parce que le sujet les passionne. Ces cocréateurs de connaissances curieux, intelligents et motivés affirment leur expertise sur des sujets peu abordés par les chercheurs et les groupes de recherche. Les sciences sociales et les sciences humaines – des domaines qui s’intéressent à la culture, aux sociétés et aux relations – sont particulièrement propices à la production participative des connaissances.

Ainsi, quelques jours seulement après les attentats du marathon de Boston de 2013, des chercheurs et des étudiants en sciences humaines de l’Université Northeastern ont créé Our Marathon: The Boston Bombing Digital Archive, qui a permis aux citoyens d’ajouter des photos, des vidéos, des histoires et du contenu des médias sociaux sur l’attentat. Résultat? Un mémorial participatif et une archive qui peuvent servir à analyser la réaction des citoyens à un attentat terroriste et la manière dont on peut leur venir en aide. Les créations de ce genre attirent de nouveaux publics tout en renforçant les liens au sein des collectivités touchées et entre les chercheurs. Après tout, les « experts » ne sont plus de mystérieux sorciers cachés dans leur tour d’ivoire : les professeurs des facultés des arts sont aujourd’hui des acteurs très compétents, très informés et très impliqués dans le « monde réel ».

En 2016, les professeurs d’arts libéraux de mon université (l’Université d’Ottawa) et d’autres universités proposent à des étudiants comme Jacob des cours et des programmes adaptés aux défis et aux possibilités du 21e siècle. Oui, nous continuons de mettre l’accent sur les valeurs et les pratiques qui ont défini nos disciplines à travers les siècles, mais en travaillant avec les outils informatiques du présent. D’un côté, nous avons l’analyse en personne de nos sources à la bibliothèque, et de l’autre, la lecture à distance de vastes jeux de données sur Internet. Nous rédigeons des articles publiés dans des revues imprimées, mais nous communiquons aussi par cartes numériques, audio, vidéo et d’autres formes d’expression numérique. Nous élaborons nos analyses seuls dans nos bureaux et en faisons connaître les résultats dans les médias traditionnels, mais, parallèlement, nous créons des connaissances en réseaux, en partenariat avec des chercheurs citoyens.

Ce nouveau paradigme STIMA promet un avenir radieux à Jacob. Il développera son esprit critique et sa créativité et apprendra à bien communiquer en personne, sur la page et à l’écran. Il développera sa connaissance des autres cultures, pour mieux comprendre notre monde de plus en plus interrelié et trouver des solutions imaginatives à ses problèmes. En fin de compte, ces compétences et ces savoirs, doublés de sa connaissance des outils informatiques de 2016, l’aideront à faire sa marque dans des emplois du domaine des affaires, de l’enseignement, de l’économie sociale et de l’administration publique qui n’ont peut-être même pas encore été inventés.

Kevin Kee est doyen de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa.

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