Des Pays d’en Haut à l’Ouest canadien : variation et changement linguistiques

CRSH

Chercheure principale : France Martineau
Cochercheur : Douglas Walker (Calgary)
Collaborateurs : Yves Frenette (CRCCF) et Mark Olsen (ARTFL, Chicago)

Notre programme de recherche porte sur les français parlés à l’ouest de la vallée du Saint-Laurent, des Pays d’en Haut aux Prairies canadiennes, durant la période de leur implantation, du XVIIIe au milieu du XXe siècle. Deux grands axes de recherche touchant au changement linguistique sous-tendent ce projet :

  • comprendre la trajectoire historique de ces français et mesurer le rythme de diffusion du changement linguistique, dans un axe est-ouest, en tenant compte des migrations successives qui se sont produites en provenance de la vallée du Saint-Laurent;
  • comparer l’impact du contact de langue à date ancienne avec l’anglais dans des communautés dont le peuplement français est ancien (XVIIIe s.) ou relativement récent (fin XIXe s./début XXe s.).

Les études linguistiques au Canada se sont beaucoup intéressées au français du Québec et de l’Acadie, les deux premières régions de peuplement francophone en Amérique. On connaît bien les particularités linguistiques contemporaines, un peu moins l’évolution historique, en particulier lorsqu’il s’agit de la grammaire. Les travaux que Martineau a entrepris avec King, Morin ou Mougeon ont toutefois mis en lumière certains traits de l’évolution de la grammaire du français québécois et acadien. Un patron se dégage : le français québécois à date ancienne suit une évolution parallèle, bien que légèrement décalée en termes de rythme de diffusion, au français hexagonal.

On connaît toutefois beaucoup moins la trajectoire historique des dialectes qui sont issus de l’une ou l’autre des deux régions de peuplement d’origine. Ainsi, aucune étude systématique et historique n’a été menée pour suivre la trajectoire des français issus du français de la vallée du Saint-Laurent, de façon à mesurer l’impact de facteurs externes ou internes sur le développement de ces français : migrations successives à partir du Québec, maintien d’archaïsmes, contacts avec l’anglais selon le contexte minoritaire ou majoritaire du français à différentes périodes. C’est ce que nous nous proposons de faire dans ce programme de recherche. Nous examinons en particulier comment se reconfigurent des structures en variation dans la langue et comment ces reconfigurations sont source de changements linguistiques. Plus précisément, nous examinons deux types de reconfiguration potentielle : reconfiguration structurale et reconfiguration sociale.

La reconfiguration structurale se produit lorsque qu’une génération d’usagers ne retient pas une langue en tout point identique à celle de la génération précédente. La situation de contact de langue est un contexte propice à ce type de réanalyse structurale et c’est pourquoi les innovations dans les parlers français hors Québec sont souvent attribuées au contact avec l’anglais. Nous examinons cette hypothèse en la confrontant à une autre hypothèse, celle que les structures qui en apparence sont des innovations, pourraient être le développement de structures archaïques maintenues dans ces parlers plus isolés de la norme hexagonale. Nous examinons le système des prépositions et celui de la valence verbale, qui, d’une part présentent des structures de surface parfois apparentées à l’anglais en français hors Québec, et qui d’autre part, ont subi des changements importants durant les XVIIe et XVIIIe siècles.

La reconfiguration sociale de variantes — restriction ou dévernacularisation — est souvent accompagnée de changements sociopolitiques : contexte de langue majoritaire qui devient minoritaire, isolement géographique, perte de statut officiel, etc. Nous examinons la relation entre le français de la vallée du Saint-Laurent et les français issus de cette variété mais qui se développent à l’ouest de la vallée du Saint-Laurent à travers une série de phénomènes qui présentent une stratification sociale ou dialectale potentielle (ex. : vas/vais; pas/ point). Nous pourrons ainsi vérifier si la restriction à l’emploi de variantes sociales apparaît en contexte de langue minoritaire ou plus tôt, lorsque le français, encore majoritaire, est isolé géographiquement de sa variété souche. Le rythme de diffusion des changements permet aussi de mesurer la relation entre les variétés de français et l’impact de la mobilité, à différentes périodes.

Pour mesurer l’apport de facteurs externes ou internes dans le changement, nous intégrons des bases informatiques gérées par des logiciels pour l’interrogation croisée de données sociales et linguistiques; ces logiciels ont fait leur preuve dans des projets internationaux. Nous nous fondons sur le Corpus de français familier ancien (Martineau 1995-2006) que nous consoliderons. Notre équipe intègre des chercheurs chevronnés, spécialistes en linguistique (sociolinguistique, linguistique historique, morphosyntaxe, morphophonologie), en histoire (histoire des Francophones d’Amérique, histoire culturelle) et en ingénierie de la langue, qui ont l’habitude de travailler dans des perspectives complémentaires. Notre programme de recherche apportera une contribution importante du point de vue descriptif (une meilleure connaissance de l’état des français du Canada à date ancienne), théorique (les conditions de réanalyse, source du changement) et méthodologique (intégration des données sociales et linguistiques).

 

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