Aux sources du français québécois (1763-1840) : pratiques et discours linguistiques

CRSH

Chercheure : France Martineau

Entre 1763 (Conquête) et 1840 (Acte d’Union), le Québec (Bas-Canada) a connu d’importants changements sociopolitiques qui ont eu un impact sur la circulation des représentations et des usages du français tel que pratiqué dans la province, contribuant ainsi à l’émergence du français québécois comme variété distincte. Parallèlement, après la Révolution française de 1789, de nouveaux usages linguistiques dans la métropole ont entraîné un écart avec ceux en usage au Québec. Or peu d’études se sont penchées sur la période après-Conquête au Canada français dans une perspective sociolinguistique, et aucune, à notre connaissance, ne s’est intéressée aux liens entre pratiques réelles des locuteurs et discours métalinguistiques pour cette période charnière dans la formation du français québécois. Notre projet a pour but de combler cette lacune en prenant appui sur les acquis de la sociolinguistique historique. L’originalité de notre projet réside dans : 1) l’articulation entre les usages et les discours sur la langue; 2) l’étude du changement linguistique à travers des corpus peu explorés jusqu’à maintenant; 3) la réflexion théorique sur le changement linguistique à partir d’une analyse de la grammaire des vernaculaires. Le projet est articulé autour de deux axes.

Axe 1 (À la mode du pays). Cet axe porte sur la circulation des pratiques et discours linguistiques au Bas-Canada, après la Conquête. Nous faisons l’hypothèse que la diffusion des usages se fait à partir de centres propagateurs vers la périphérie, compte tenu des différents réseaux sociaux, de la scolarisation et de la presse émergente. Nous examinerons les réseaux socioculturels des locuteurs, leurs prises de position publiques, les discours sur la langue et leurs pratiques linguistiques (usages dans la presse naissante et correspondance de l’élite et de locuteurs plus modestes). Les nouveaux modèles que propage la bourgeoisie en France trouvent-ils des échos au Bas-Canada? Quels sont les locuteurs vecteurs des changements? Comment s’articule la transition entre des discours métalinguistiques positifs sur la langue au Québec vers des discours négatifs?

Axe 2 (Les voix de papier). Dans cet axe sur les écrits de scripteurs malhabiles, nous faisons l’hypothèse qu’il existe une convergence entre les variétés de français vernaculaires non seulement à travers l’espace mais aussi dans le temps. Cette grammaire des vernaculaires présenterait une certaine stabilité des phénomènes en variation. Qu’ont en commun ces zones de la langue qui présentent de la variation? Dans quelle mesure il y a-t-il continuité entre les écrits des peu lettrés et l’oral vernaculaire? Peut-on déjà déceler une division est/ouest avec Québec et Montréal comme centres propagateurs du changement?

Notre corpus est novateur par le choix des documents et par les croisements que nous ferons entre eux. Les documents ont été sélectionnés pour leur capacité à rendre compte des usages, de toutes les classes sociales, et des discours métalinguistiques qui ont cours durant la période examinée. La comparaison de ces documents à des corpus semblables, sur le néerlandais ou l’anglais, contribuera à créer des bases d’analyse des vernaculaires, percée scientifique d'importance.

Notre programme permettra de comprendre l’émergence du français laurentien par rapport à d’autres variétés de français, et le rôle joué par les réseaux sociaux, institutionnels et médiatiques. Ce faisant, il permettra de mieux saisir les enjeux de la francophonie d’aujourd’hui. En effet, en ce XXIe siècle d’échanges culturels accrus en raison de la mondialisation, les représentations et les pratiques sont des indicateurs de la vitalité linguistique des communautés et il est important de comprendre comment elles ont contribué à façonner les identités.

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