Modéliser le changement : les voies du français

CRSH, programme Grands Travaux de recherche concertée

Chercheure principale : France Martineau

Fortement enracinée dans les structures sociales, la langue jouit d’une grande force identitaire. Le français, l’une des deux langues officielles du Canada, est aussi une langue parlée dans plusieurs pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes. L’idée du français comme la langue d’une mère patrie, la France, irradiant vers toutes les communautés étrangères qui l’utilisent, est révolue. Le français doit se percevoir comme une langue appartenant à tous ses locuteurs et se donner des normes de développement qui font la promotion de son identité à travers la diversité de ses formes. Cette évolution du français doit également déboucher sur une révision en profondeur de la définition de son identité. Depuis le XIIIe siècle, lorsque commença à s’affirmer la supériorité de la langue de Paris, jusqu’à la Révolution qui l’imposa comme fondement de la Nation, le français s’est toujours représenté comme une langue soucieuse de l’unicité de sa norme. Cette perspective voile une réalité importante : le français s’est toujours développé dans la diversité. Notre Grand Travail se présente comme un vaste chantier qui explorera la variété des formes du français en partant du moment où le français s’est implanté de façon durable au Canada (XVIIe-XVIIIe siècles) et en remontant ses racines jusqu’au Moyen Âge (IXe siècle).

Notre étude du français est essentielle pour construire un modèle théorique renouvelé du changement linguistique. Jusqu’à maintenant, l’histoire du français s’est construite pour la période qui nous intéresse à partir de deux sources principales : le discours à propos de la langue (grammaires, défenses et illustrations du français et autres textes de nature idéologique) et les grands textes littéraires (depuis la Chanson de Roland jusqu’à Racine ou Corneille). Sans négliger ces corpus, nous comptons aborder les questions fondamentales sur le changement par l’établissement d’un corpus représentatif d’une société plurielle en ajoutant aux corpus traditionnels des corpus touchant d’autres sphères de la vie sociale : archives judiciaires, notariales, traités, récits de voyage. L’élaboration d’un modèle informatique, prenant appui sur la technologie de pointe et des méthodes qui ont fait leurs preuves dans des équipes travaillant sur l’anglais médiéval et le portugais médiéval, permettra de gérer la complexité de la langue et d’articuler les conditions externes et internes du changement : la recherche d’équilibre en fonction des différents systèmes grammaticaux en compétition, les rapports dialectiques soutenus avec d’autres langues et les pressions externes provenant des affirmations identitaires des populations. Le modèle quantitatif et formel propre au français que nous développerons, parce qu’il s’intègre à un courant de recherche sur d’autres langues (anglais et portugais) créera une synergie unique : nous pourrons mesurer, pour des états de langue différents mais aussi pour des langues différentes, les configurations variables du changement.

La force de cohésion de notre équipe, constituée de chercheurs dans trois disciplines des sciences humaines (linguistique, littérature, histoire) et des sciences informatiques et mathématiques, répartis dans neuf pays (Canada, États-Unis, France, Danemark, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Brésil, Portugal), résulte d’une décennie de partenariats et de collaborations. Nous avons également établi des partenariats avec de grands centres d’archives et des organismes de recherche réputés (ARTFL, Centre ATO, Toposcan, Balsac/Laboratoire de géographie historique, Strathy Language Unit, Bibliothèque et Archives nationales du Canada, les Archives nationales du Québec à Québec, Les Archives Nationales du Québec à Montréal, la Division des Archives de l’Université de Montréal, le Centre d’études acadiennes de Moncton, les Archives départementales de Charente-Maritimes,) ainsi qu’avec la maison d’éditions Champion.

Appliqué au français, notre modèle permettra de répondre à des questions fondamentales sur le changement linguistique et sur les sociétés qui en sont la source. Quels sont les moteurs linguistiques et sociaux du changement? Comment se propage-t-il? Quels sont les effets du contact entre langues ou dialectes différents sur l’évolution d’une langue? Et comment les sociétés ont-elles géré le contact de langues? Comment définir le poids démographique de certains groupes, linguistiques ou sociaux, dans ce changement? Comment s’affirme une norme et une identité linguistique?La diversité linguistique est ancrée dans l’histoire même du Canada (langues des premières nations, bilinguisme des colons, contact entre l’anglais et le français, multiculturalisme). Déjà privilégié par cette perspective historique et par l’expertise canadienne sur le changement linguistique, le Canada consolidera son leadership en recherches fondamentales sur le français parmi les pays francophones. Ce Grand Travail aura des retombées importantes non seulement sur la communauté universitaire mais aussi à l’extérieur de celle-ci. Par une meilleure compréhension de son patrimoine linguistique, de sa diversité et de ses normes, la communauté canadienne pourra ainsi mieux se situer dans l’espace francophone actuel et proposer de nouvelles voies pour le français.

http://www.voies.uottawa.ca/

 

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