Établir des paradigmes opératoires pour comparer les variations discursives dans les Amériques menant des identités enracinées aux identités transculturelles dans le contexte de la globalisation

CRSH

Chercheur : Patrick Imbert

Le but de cette recherche est d’établir une série de paradigmes opératoires dualistes mais se recontextualisant petit à petit dans le complexe afin d’aider à donner des fondements aux comparaisons transculturelles transaméricaines. Ces paradigmes vont permettre d’échapper à la fois à la tradition historique de la recherche fondée sur la causalité linéaire et à une géographie nationale statique dont les découpages ne donnent pas la possibilité de saisir les dynamiques du continent et ses multiplicités dans ses vecteurs convergents, dans ses rejets comme dans ses initiatives et ses divergences.

Depuis une quinzaine d’années, nombre de chercheurs comme Gérard Bouchard, Yvan Lamonde, Djelal Kadir, Soares de Souza, Zila Bernd, comparent les discours littéraires, médiatiques et politiques dans les Amériques sans passer nécessairement par une comparaison avec l’Europe.

C’est ce que nous ferons aussi ici en établissant des catégories paradigmatiques fondamentales pour pouvoir comparer des textes et des discours qui n’ont pas nécessairement un lien causal historique entre eux. Il n’est en effet pas nécessaire et même souvent contre-productif dans le contexte des Amériques et des rapports transculturels de vouloir se consacrer uniquement à des liens historiques causaux pour comparer les discours visant à inventer des identités nationales, ethniques, esthétiques ou politiques.

Comme le souligne Clifford Geertz, Local knowledge: Further Essays in Interpretive Anthropology (New York, Basic Book, 1983), souvent des idées, des réponses à des situations similaires et des discours semblables s’inventent dans des lieux qui ne sont pas liés directement historiquement, pourtant elles reposent sur des conceptions et des argumentations similaires visant à produire des effets désirés comparables, comme la production d’un certain type d’identité enraciné menant à la défense d’une nation imaginée comme homogène.
Ainsi, sans ignorer l’histoire et les relations causales, on visera à repérer les paradigmes de base qui opèrent dans les Amériques dans le contexte de l’invention d’identités enracinées visant à affirmer des caractéristiques nationales et on suivra leur changement dans le contexte de la mondialisation et de l’ère postmoderne/postcoloniale menant à des images de soi multiples marquées par le transculturel.

Pour ce faire, on retiendra par exemple l’opposition dualiste civilisation/barbarie attribuée par les colonialistes européens comme Wakefield et reprise par l’écrivain argentin (1ère manière) et futur Président de la République argentine Sarmiento dans l’essai Facundo. Cet ouvrage diffuse dans les Amériques une vision où les ports tournés vers l’Europe sont civilisés tandis que les populations vivant dans l’arrière pays sont barbares. Cette opposition dualiste est synonyme de soi/les autres elle-même synonyme de intérieur/extérieur. Toutefois, cette opposition n’a pas du tout la même signification dans les Amériques et Europe. L’Europe coloniale généralise les discours politique et esthétique sur la barbarie qui selon ces discours est similaire en Afrique, dans les Amériques, etc. Les discours inventent donc un autre barbare indifférencié. Pour les gens des Amériques, les créoles et les settlers, il y a au moins deux grandes catégories d’autres. L’une est positive, c’est l’Europe civilisée, l’autre est négative, c’est l’autochtone, l’esclave noir ou divers métis. Le paradigme barbarie/civilisation est donc opératoire mais il mène à une difficulté plus grande à inventer des identités qui ne soient pas « incertaines » dans les Amériques car le dualisme binaire simpliste européen se complexifie en rapports à plusieurs termes. Ce n’est qu’en 1929 chez Oswald de Andrade au Brésil qu’on assistera à une reconfiguration de ce paradigme visant dans son essai intitulé Manifeste anthropophage à ouvrir sur un non-dualisme menant à l’intégration des cultures dans le métissage rejetant clairement la domination dualiste européenne.

L’opposition barbarie/civilisation est donc utile, à une certaine époque, pour saisir comment comparer les Amériques. Il faut toutefois noter les variantes contextuelles. En Amérique du Sud, l’Europe est civilisée et l’intérieur barbare, en tout cas pour les penseurs se référant au mythe du progrès. Au Canada français, l’Europe est barbare comme on le voit dans l’épilogue du roman La terre paternelle de Patrice Lacombe car elle est le lieu des guerres, des révolutions et de la perte de la religion. L’intérieur, le village sont civilisés pour les ultramontains et la ville est plutôt un lieu dont il faut se méfier. Toutefois, pour les libéraux rouges, au Canada français, l’Europe est civilisée et le village religieux rétrograde. Ainsi, ces paradigmes barbarie/civilisation permettent d’établir des bases de comparaisons interaméricaines même s’il n’y a eu que très peu de rapports historiques entre, d’une part le cone sud et le Canada français.

L’opposition barbarie/civilisation découpe les espaces de manière différente d’un bout à l’autre des Amériques ce qui a un impact fort sur les autres catégories dont on retiendra par exemple celle de territoire limité opposé à la frontier. Si l’intérieur est barbare, comment se conçoit l’espace immense et fertile ouvert pour l’immigration? Comme un lieu d’où surgissent les dictateurs incultes comme le montre Sarmiento dans Facundo? Ou bien comme un lieu à cadastrer, à attribuer aux immigrants et comme espace où s’inventent des cultures hybrides, ainsi que le vivra Sarmiento 2ème manière lorsque, Président de la république, il favorisera l’immigration et permettra de transformer la pampa (« Entre Rios » par exemple) en lieu de développement et d’intégration?

Cette frontier est aussi une catégorie importante pour comparer les Amériques, car elle peut être métaphysique comme on le voit dans la littérature brésilienne, lieu d’ordre économique comme au Canada ou d’anarchie économique comme aux États-Unis. Mais surtout elle différencie les régions et les pays. Comme le souligne nombre de textes de journaux et aussi de romans d’un bout à l’autre du continent, les pays avec frontier ouvrent leur porte à l’immigration et au progrès économique en attribuant des titres de propriétés. Voilà qui a un impact sur la construction identitaire car les individus ne font pas qu’appartenir à un État, ils s’appartiennent en possédant une propriété qui permet ensuite, car elle représente une garantie, d’obtenir du crédit (Voir Hernan de Soto, L’autre sentier). La frontier civilisée économiquement et culturellement comme lieu de rencontre de communautés diverses, ouvre sur des identités menant potentiellement vers la classe moyenne. Dans l’autre cas, celui ou on ne conçoit pas qu’il y a une frontier, donc un lieu immense d’expansion, les identités restent marginalisées, en retrait et empêchées de circuler. Les sin tierra du Pérou sont là pour en témoigner.

Ces catégories dualistes, comme on l’a vu pour barbarie/civilisation, sont donc importées d’Europe, plaquées sur le continent par des penseurs progressistes et permettent d’inventer un fonctionnement et des identités. Mais elles fonctionnent mal dans les mobilités géographiques, sociales, ethniques et culturelles des Amériques. En effet, contrairement à l’Europe, les autres ne sont pas à l’extérieur du pays, ils sont à l’intérieur et parfois fort proches. Voilà qui a un impact sur les relations culturelles et sur les dynamiques socio-culturelles.
C’est d’ailleurs ce qui se diffusera petit à petit à partir de Oswald de Andrade puis après la deuxième guerre mondiale et ce jusqu’au monde contemporain. Dans ce cas, des auteurs reprennent ludiquement les paradigmes traditionnels comme barbarie/civilisation pour les recontextualiser. C’est le cas de Dany Laferrière dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Le stéréotype du noir bourré d’hormones et d’instinct fascine Miz Littérature. Mais Dany Laferrière met en scène un noir écrivain beaucoup plus cultivé que Miz littérature. L’opposition barbarie/civilisation n’est plus un paradigme valide dans la mondialisation. Il est remplacé par d’autres contestant le dualisme et ouvrant sur le complexe. On est désormais à la fois cela et ceci, à la fois bourré d’hormones et intellectuel et donc capable de prendre des risques, notamment celui de définir son image indépendamment des projections de ceux qui tentent de définir l’autre selon leur perspective pour le dominer. Voilà qui est manifesté par Yann Martel, Laura Esquivel ou Pico Iyer.

Ce changement au niveau des paradigmes opératoires permettant de comparer les sociétés et les cultures des Amériques ne se marque pas seulement dans le littéraire mais aussi dans les tentatives d’applications de réflexions théoriques d’un pays à un autre comme on peut le voir pour la constitution multiculturelle de Colombie basée sur les théories de Will Kymlicka, James Tully et Charles Taylor. Toutefois, les applications de théories libérales à des populations non- libérales est parfois difficile. La Colombie comprend en effet des populations autochtones encore très isolées contrairement au Canada et donc pratiquant certaines coutumes (barbares aurait dit Sarmiento) peu intégrables par le libéralisme multiculturel comme le fait d’abandonner les malades dans la forêt. Ainsi, nos paradigmes se fondent sur les discours littéraires, culturels, politiques et sur leurs applications à des rapports sociaux à revoir en fonction des changements contemporains.
On se consacrera donc aussi à des comparaisons fondées sur les paradigmes de base intérieur/extérieur, gestion de la frontier comme espace ouvert ou comme territorialité fermée, libéralisme/illibéralisme pour saisir comment peuvent se discuter non seulement les applications de Taylor ou Kymlicka à la Colombie ainsi que le souligne Daniel Bonilla Maldonado dans La constitución multicultural (Bogota, Siglo del Hombre editores, 2006), mais aussi comment discuter les critiques et remarques de Bonilla Maldonado en fonction des paradigmes opératoires établis ici et qui peuvent mener à enrichir les discussions qui ont lieu un peu partout dans les Amériques au sujet des relations inter-multi et transculturelles liées à l’évolution des identités enracinées territorialement à des images de soi branchées sur les savoirs et les échanges.

Du dualisme inventant un certain type d’Amériques au transculturalisme inventant d’autres relations dans la confrontation de multiples images de soi désormais connectées aux mouvements de la glocalisation comme les analyse par exemple Néstor Garcia Canclini dans La globalización imaginada (Buenos Aires, Paidos, 1997), il s’agit de saisir comment les diverses régions des Amériques se sont inventées (au sens donné à ce mot par l’école de Palo Alto (Gregory Bateson, Watzlawick) et comment elles s’inventent et se réinventent en fonction d’un petit nombre de paradigmes de base car, comme le souligne Eduardo Mendieta (Global Fragments: Latiamericanisms, Globalizations, and critical Theory, Albany, State University of New York Press, 2007), les Amériques représentent encore un projet inachevé.

Le but de cette recherche est donc bien d’établir une série de paradigmes opératoires dualistes mais se recontextualisant petit à petit dans le complexe afin d’aider à fonder des comparaisons qui vont permettre d’échapper à la fois à la tradition historique de la recherche fondée sur la causalité linéaire et à une géographie nationale statique dont les découpages ne donnent pas la possibilité de saisir les dynamiques du continent et ses multiplicités dans ses vecteurs convergents, dans ses rejets ou ses soumissions comme dans ses initiatives et ses divergences.

 

Haut de page