Hommages

Peter Froehlich
Craig Holzschuh

Le dimanche 14 avril 2013

Cher Peter,

Dans la vie, il faut parfois sortir des sentiers battus un bon bout de temps avant de revenir un peu sur ses pas pour emprunter le bon chemin. [Traduction libre] C’est un de mes passages préférés de la pièce Zoo Story d’Edward Albee. Alors permets-moi de sortir un peu des sentiers battus, et je te promets de revenir sur mes pas. En empruntant le bon chemin, j’espère.

Je suis arrivé ici, à l’Université, en 1989. J’avais à peine 18 ans et les cheveux longs. J’arrivais directement du secondaire et d’une petite ville ontarienne, et je voulais devenir avocat en droit criminel. C’était mon plan depuis l’âge de 5 ans. Je pensais suivre des cours de théâtre ici et là pour remplir mon horaire de criminologie.

Tu étais en congé sabbatique. Tu venais tout juste de terminer la mise en scène de La mouette. D’un dénommé Chekhov, qu’on m’avait dit.

Du haut de mes 18 ans, je me demandais bien quel était l’intérêt de jouer une pièce d’un dramaturge russe, mort de surcroît. Tu avais probablement tes raisons.

Je ne fais pas grand-chose à ma première année. Criminologie, sociologie et quelques autres cours en « gie ». Mes parents m’avertissent que je ferais mieux de me reprendre en main si je veux entrer à la Faculté de droit. Bien d’accord. Je ferai mieux la deuxième année. Pour entrer en droit.

Deuxième année : le premier semestre commence à ressembler passablement à la première année. Ou peut-être que non, il y a plus de 20 ans de cela.

Deuxième année, deuxième semestre : je ne sais pas trop pourquoi j’ai choisi ce cours d’histoire du théâtre. Ça m’a l’air difficile. Pas bon pour ma moyenne. Le type qui a fait La Mouette est revenu enseigner. Je sais qu’il aime le baseball. Peut-être qu’il est un partisan des Expos.

Je devrais lui parler de baseball. Peut-être qu’il me donnera de meilleures notes. 

Premier jour de classe. Le type de La Mouette porte une casquette de baseball défraîchie. Il tient une pile de fiches de recettes dans les mains. Il porte aussi une chemise à carreaux. Et il faisait probablement un truc bizarre avec ses lunettes.

En passant, je ne voulais pas devenir avocat. Je le sais maintenant. Je suis certain, absolument certain, que je le savais à ce moment-là. Mais je ne pouvais pas le dire tout haut parce que je ne pensais pas que je pourrais être bon dans ce domaine ni en vivre. Mais c’est ce que je voulais faire. Plus que tout. J’avais seulement besoin de me faire pousser dans la bonne direction. Au bout du compte, j’ai reçu bien plus que cela.

Casquette de baseball. Fiches de recettes. Chemise à carreaux.

Au cours des quatre années qui ont suivi, tu m’as appris que la création artistique requiert autant d’engagement, de rigueur, de respect, de travail acharné et de vision que d’imagination, de créativité et de passion pour raconter des histoires. Dans chacun de tes cours, tu nous as amenés à nous dépasser et tu nous as inspirés, mes camarades de classe et moi, à chacun de nos pas. Nous devions défendre nos choix, bien les peser, aller un peu plus loin chaque fois. Nos répétitions en tant qu’acteurs, metteurs en scène ou concepteurs étaient saturées de leçons qu’il fallait apprendre. À chaque étape merveilleuse de cet apprentissage, nous devenions meilleurs à ce à quoi nous aspirions vraiment : faire du théâtre. Et cela, nous le devons en grande partie à ce que tu nous enseignais. Le mois que nous avons passé dans un sous-sol post-apocalyptique à manger de la dinde, à nettoyer du poisson, à casser des chaises et à discuter de poésie et de politique m’a convaincu de l’orientation que je devais donner à ma carrière.  

Pour bien des étudiants, le voyage s’est arrêté là, après quatre ans, une fois le diplôme en poche et la collation des grades terminée. Mais moi j’ai eu de la chance. J’ai compris qu’on ne pouvait pas simplement pousser quelqu’un dans la bonne direction, mais qu’il fallait l’accompagner. Tu ne m’as jamais promis que ce serait le « bon » chemin, mais que ça le soit ou non, tu n’allais pas me laisser l’emprunter tout seul (ni moi ni d’autres, parce que je sais qu’il y en a eu bien d’autres). Tu m’as rappelé que c’était normal d’avoir peur d’aller dans cette direction. Tu as été l’un des premiers à me considérer comme un jeune professionnel et pour cela, je te serai éternellement reconnaissant.

Tu ne t’es pas contenté d’être un mentor. Ni d’envoyer des lettres de recommandation, d’aller voir des représentations à l’extérieur de l’Université, même si tu étais à peu près le seul spectateur, et d’inciter tes étudiants du moment à y aller; je n’oublierai jamais ces encouragements. Ni de me réinviter à l’Université en ayant confiance que j’aurais quelque chose à dire en tant qu’artiste à une époque où je n’en étais pas certain moi-même. Ni d’ouvrir les portes de ta demeure ou de ton bureau pour écouter ou conseiller. Ni de me rencontrer – plus ou moins par hasard – à Toronto, Vancouver ou Ottawa. Ni de partager un dîner, un souper ou l’occasionnel verre de vin. Ni de toujours trouver du temps, au-delà de l’amitié. Tu ne t’es pas contenté de tout cela, tu as fait tout cela en même temps.

Je suis si choyé que tu n’aies pas considéré l’enseignement comme une occupation ayant un début et une fin bien définis.

Nous sommes maintenant en 2013. J’ai 41 ans. Je suis mieux coiffé – du moins je le pense. J’habite la Colombie-Britannique. Je ne suis pas associé d’un cabinet d’avocats, mais ma partenaire est avocate. Ça suffit, j’imagine. Mais par-dessus tout, je suis devenu l’homme que je voulais être. Et je ne pourrai jamais te remercier assez de tout ce que tu as fait pour m’aider à en arriver là.

Je suis curieux de voir ce que la vie te réserve maintenant, cher ami. Je suis sûr que peu importe ce que c’est, ce sera une source d’inspiration pour moi. Même s’il s’agit d’une pièce d’un auteur russe d’outre-tombe.

Craig Holzschuh
Metteur en scène
Directeur artistique, Théâtre la Seizième, Vancouver (C.-B.)

Kevin Orr

Le dimanche 14 avril 2013

Cher Peter,

Comment vas-tu, vieille branche? Tu me manques au 2e.

J’étais dans un cours de mise en scène de 3e année l’autre jour et ton nom a fait surface. Nous étions en train de choisir 40 acteurs pour nos scènes finales dans le cours 3111, et je n’arrivais pas à me souvenir du nom d’une actrice. Je l’ai appelée une bonne dizaine de fois Ashley au lieu d’Andrea, ou quelque chose comme ça. Ce trou de mémoire à répétition est devenu la risée de la classe, et une étudiante a fait le commentaire suivant :

« Tu es peut-être en train de devenir le nouveau P. Fro. »

J’ai d’abord été jaloux de ton surnom aussi cool. Ensuite, j’ai été flatté malgré la comparaison bizarre. En quête d’un autre compliment, je lui ai donc demandé ce qu’elle voulait dire par là.

Et l’étudiante de répondre :

« Eh bien, il arrivait que dans ses cours, au beau milieu d’une phrase, il s’arrêtait juste assez longtemps pour que la classe se dise : "ça y est, P.Fro fait un AVC et il faut sauter par-dessus son bureau pour aller l’aider". »

C’est Carleigh Clancy qui a dit ça en passant. Elle termine cette année. Elle est super.

Carleigh a poursuivi son explication en disant que toi et moi portions souvent les mêmes vêtements : jeans, chemise à carreaux, veste noire en polar. Je ne sais pas de quoi elle parle, mais j’ai reçu cette comparaison comme un gros compliment et j’en ai eu la larme à l’œil. Je pense d’ailleurs commencer à faire des pressions pour qu’on me surnomme K.Fro.

Mais sérieusement, disons-le franchement, Peter, il m’est arrivé bien souvent à moi aussi de penser que tu étais sur le point de faire un AVC. Tu sais, quand quelqu’un cherche un mot et que tu dis le mot à sa place pour l’aider? Je fais ça avec toi uniquement pour le plaisir d’être chaque fois aussi ravi de constater à quel point mon choix de mot est juste assez mauvais pour être surpris par celui que tu choisis. Et c’est pour ça que je t’aime autant. Tu me surprends toujours. Chaque fois que je pense avoir compris ta véritable orientation politique, je découvre que tu les hais tous. Dès que tes préférences théâtrales me semblent claires, tu me dis que tu as aimé une pièce horrible et du plus mauvais goût parce que tu as été touché par un moment particulier, une scène tordue ou une chanson ridicule. Juste au moment où je me dis que tes pauses ne peuvent quand même pas durer 90 secondes – vlan! – j’ai le temps de finir mon verre de Cabernet et, une fois de plus, l’AVC prédit par l’oracle ne s’accomplit point.

Cher Peter, je t’aime tellement. Tu te souviens de notre première rencontre en août 2002? Moi, si. Tu m’as dit que tu étais fatigué, stressé, nerveux et mal à l’aise par rapport à l’avenir. Je t’ai aimé tout de suite. Tu m’as accueilli au Département de théâtre en me disant : « Nous voulons que tu remettes tout en question, nous voulons tes idées, nous voulons ton énergie; nous faisons ce travail depuis si longtemps que nous avons besoin de nous faire botter le derrière. » Tu étais à la fois vulnérable et bouillonnant d’énergie. Peter, depuis ce premier café, j’ai goûté chacune de mes rencontres prévues et imprévues avec toi, chacune d’elle étant bien spéciale. Tu ne le sais peut-être pas, mais pour moi nos rencontres fortuites ressemblaient un peu à ceci :

Scène : deuxième étage de la Salle académique

Heure : 17 h 36. Le bureau est fermé. Les lumières sont toutes éteintes, l’étage semble désert. Nous sommes enfin seuls. Pendant que je finis d’écrire un dernier courriel avant de rentrer pour le souper à 18 h, je vois ton ombre passer devant ma porte. Je ne sais pas trop si tu t’en vas aux toilettes ou si tu ne retrouves pas ton bureau. Il est 17 h 38, tu as retrouvé tes repères et tu retournes vers ton bureau. Tu t’arrêtes devant ma porte et tu dis :

« Est-ce que je peux te poser une petite question? »

J’arrive à la maison à 19 h 37, accueilli par un barrage de questions :

« Pourquoi arrives-tu si tard? » « Mais qu’est-ce qui se passe, papa? » « Le souper est froid mon chéri. »

« Peter s’est arrêté à mon bureau pour jaser », répondis-je.

« Ah, bon, d’accord », me répondent-ils d’un air entendu.

Peter, j’adore qu’un brin de jasette avec toi dure 90 minutes et que chacune de ces minutes me comble de plaisir.

J’ai toutefois dû accepter à contrecœur de ne pas être le seul élu de ton cœur, et que tu as partagé ce plaisir chimérique qui t’est si particulier avec des milliers d’étudiants – ou, devrais-je dire, des milliers d’admirateurs. L’autre jour, j’ai justement demandé à certains de tes admirateurs de terminer la phrase suivante : « Quand je pense à Peter Froehlich, je pense à… »

Voici quelques-unes de leurs réponses :

Froehlich est un sacré génie… Il m’a appris tellement de choses sur le théâtre, la vie, l’art – même sur l’art d’être sexy! Pas de manière déplacée. Mais sérieusement, c’est un génie.
Zack Raynor

Quand je pense à Peter Froehlich, je pense à un montage fastidieux de faux gâteaux… avec le glaçage et tout le reste.
Mike MacAlister (responsable des accessoires pour la pièce Three Sisters)

Quand je pense à Peter Froehlich, je pense à des vestes en polar, à des cartons aide-mémoire, à cet épisode dans un cours où un téléphone a sonné et où il a fait une pause, perplexe, puis a demandé : « Entendez-vous ça? » Et toute la classe de répondre que oui. « Oh, tant mieux, je ne suis pas en train de perdre la tête. »
(Anonyme)

Cher Peter, tu ne perds pas la tête, tu l’as perdue il y a longtemps. Et j’adore ce que tu as trouvé à sa place.

Bon, il faut que j’y aille P. Fro. Tu me manques tellement. Reviens nous voir s’il te plaît. Tu manques aux étudiants aussi.

Serais-tu libre pour prendre un verre la semaine prochaine?

Je t’aime. Ton ami,

Kevin

P.-S. J’aurais payé cher pour assister à ton cours sur l’art d’être sexy.

Hedwige Herbiet et Jean Herbiet

Allocution présentée lors de l’événement organisé par Tibor Egervari pour le département de Théâtre à la Salle Académique de l’Université d’Ottawa le 12 février 2009.

Hélène Beauchamp

Jean et Hedwige Herbiet arrivent à Ottawa le 2 avril 1957 (selon les documents conservés par leur fille Isabelle Herbiet). Hedwige a 23 ans. Elle a dans sa valise un premier prix de diction et d’art dramatique de l’Académie de musique et d’art dramatique de Bruxelles. Jean a 27 ans et il a en poche un certificat d’études en administration de l’Institut polytechnique de Bruxelles et une formation en diction et en art dramatique de l’Institut belge du théâtre. Il a aussi l’expérience de la fondation d’une troupe dont le fonctionnement était celui d’un atelier de recherche et de formation. Avec des étudiants du Conservatoire et de l’Académie de Bruxelles, il y avait travaillé sur Le Malade imaginaire de Molière de façon à ce que chacun des participants explore plusieurs rôles différents et en étudie les interprétations possibles. On le devine : c’est là qu’ils se rencontrent, choisissent de se marier, et d’émigrer.

Dès leur arrivée à Ottawa, ils se renseignent…  Mais la capitale fédérale, d’un point de vue culturel et artistique, ressemble alors à un désert. La grande époque de la création théâtrale dans l’Outaouais a pris fin avec le début de la Deuxième Guerre mondiale et les artistes peinent à trouver les appuis nécessaires à une relance. L’Ottawa Little Theatre, rue King Edward, fait de son mieux pour accueillir professionnellement les productions et les festivals. Une Galerie des beaux-arts est logée dans l’édifice commémoratif Victoria (actuel Musée canadien de la Nature). Pas de salle de concert, mais de grands cinémas comme le Capitol de la rue Bank, et des auditoriums d’écoles secondaires de 700 à plus de mille places qui ne sont pas tout à fait propices au théâtre.

Mais Jean et Hedwige sont venus ici pour faire du théâtre. Ils s’adonnent donc à une première démarche de reconnaissance. Jean écrit : « Aussi, ayant par chance réglé rapidement nos problèmes de survie alimentaire et d’organisation domestique, je me mis, avec Hedwige, ma femme, à battre la campagne et à faire l’inventaire. Cinq troupes, à ce moment-là, servaient l’art du théâtre : le Pont-Neuf de Jean Belleau, établi récemment dans le Grenier de Hull, les Dévots de la Rampe de Pierre Patry, l’École d’Art dramatique de Hull de René Provost, la Société dramatique de l’Université d’Ottawa et la troupe du Collège Saint-Alexandre de Limbour » (les références bibliographiques se trouvent à la fin du texte).

Jean et Hedwige comprennent sans doute très rapidement que c’est à  l’Université d’Ottawa qu’ils trouveront les moyens de faire le théâtre tel qu’ils l’entrevoient. L’Université a longtemps hébergé la Société des débats dirigée jusqu’en 1945 par Léonard Beaulne, comédien et metteur en scène extraordinaire, puis par Laurette Larocque-Auger (Jean Despréz) et Florence Castonguay. Cette société, devenue la Société dramatique, présente ses spectacles annuels à la Salle Académique, d’une capacité de 500 places. Mais Jean et Hedwige doivent d’abord faire leurs preuves, se présenter « théâtralement » à leur nouvelle communauté, montrer ce dont ils sont capables. « Nous prîmes contact avec Jean Belleau qui accepta immédiatement notre offre de travailler au Pont-Neuf…» écrit Jean.  Le répertoire québécois et international exploré par cette compagnie les attire, de même que ses choix esthétiques. C’est là aussi qu’ils rencontrent Jean-Louis Fujs, Gérard Gravelle, Aldo Marleau, Gilles Provost, Jeanne Sabourin, leurs premiers et très fidèles collaborateurs.

À la demande de Jean Belleau, Jean et Hedwige inaugurent aussi une série de cours d’art dramatique. La nouvelle de la qualité de leur enseignement se répand comme une trainée de poudre et ils passent de 6 à 52 élèves en quelques semaines. Les cours comprennent l’interprétation d’extraits de pièces, des notions de phonétique, le travail de diction, l’improvisation de dialogues et le travail corporel du mime.

Avec Gilles Provost, Jean et Hedwige fondent le Théâtre de la Colline, montent et jouent Le Mariage forcé de Molière et Mademoiselle Julie de Strindberg. Les spectacles sont vus par le Père Bernard Julien, OMI, alors directeur du département de Français de l’Université et défenseur extraordinaire du théâtre universitaire. Il est impressionné par la qualité artistique du travail, et offre à Jean le poste de professeur de phonétique et de metteur en scène à la Société dramatique. Jean entre en fonction en septembre 1958 et provoque une déferlante de spectacles d’une qualité telle que le tout Ottawa en retient son souffle …  tout en discutant fort, très fort de ce qui est en train d’advenir et qu’on ne pensait plus possible.

1958-1959
Les Fourberies de Scapin de Molière
« Un acteur de grande classe doublé d’un metteur en scène des plus compétents. » Le Droit 
« Herbiet drew frequent applause for his histrionics, which included at one point the simulation of six different voices. » The Ottawa Journal

1959–1960
Les précieuses ridicules de Molière 
« Les deux précieuses, Hedwige Herbiet et Claire Major, et les deux valets des amants, Jean Herbiet et Jean-Louis Fujs ont tenu le public dans une atmosphère de gaieté et de jeunesse, avec chacun leur talent, leur personnalité, mais avec une homogénéité due sans doute au metteur en scène. » Le Droit

1960-1961
Antigone de Jean Anouilh
« Mille bravos à tous les artisans de ce qu’il nous a été donné de voir de plus beau depuis quelques années sur la scène de la Salle Académique de l’Université d’Ottawa. Un tour de force. Une action soutenue jusqu’à la fin. » Le Droit

Le Légataire universel de Regnard
« Un spectacle à ne pas manquer. » Le Droit

1962-1963
Tueur sans gages d’Eugène Ionesco
« La Société dramatique de l’Université d’Ottawa a donné jeudi, vendredi et samedi une brillante interprétation de Tueur sans gages. Cette œuvre n’est pas facile. Elle est composée surtout de longues scènes dialoguées ou monologuées qui ne tirent pas leur intérêt de l’action mais du contenu verbal. »

Le Malade imaginaire de Molière
Avec décors, costumes et perruques, le spectacle est joué devant cinq salles combles et repris la semaine suivante parce que plusieurs centaines de personnes se sont vues refuser l’entrée.

Dans une entrevue enregistrée en 1972 et publiée en 1976 dans Le théâtre canadien-français, Jean Herbiet évalue rétrospectivement son parcours. « Inutile de dire que j’ai connu les collaborateurs, les troupes, les échecs, les succès, le va-et-vient, les conflits, le folklore, les camaraderies, les inimitiés. (…) Nous n’étions pas tendres les uns pour les autres ; mais c’était rarement très méchant et nos peccadilles et allées et venues étaient relatées quotidiennement dans une chronique du Droit, ce qui ne manquait pas de soulever des commentaires interminables dans le milieu. »

Hedwige, quant à elle, écrit des textes pour la radio et la télévision, joue Mademoiselle Julie(Auguste Strindberg) au Théâtre du Pont-Neuf et La Maison de Bernarda Alba (Federico Garcia Lorca) au Théâtre de la Colline. En 1959, elle est engagée à la télévision de Radio-Canada - Ottawapour l’émission À vue d’œil  puis pour À la carte. Elle est tout à la fois documentaliste, animatrice, commentatrice et auteure des sketches. Elle enseigne la diction et l’initiation à l’art dramatique au Pensionnat Notre-Dame de Lourdes et à l’Université d’Ottawa. En 1960, elle signe la mise en scène de La Belle au bois (Jules Supervielle). Pour sa part, Jean signe des radio-théâtres pour le poste CKCH. Il écrit quatre télé-théâtres pour CBOFT dont deux sont diffusés sur le réseau national. Il interprète onze rôles au théâtre tout en étant professeur de phonétique française, de diction et d’art dramatique à l’Université. Ce n’est qu’à partir de 1960 qu’il se consacre uniquement à la mise en scène.

Rappelons qu’il n’y a, à cette époque, aucun lien entre les cours dispensés à l’université et le travail requis pour les spectacles de la Société dramatique. Les comédiens sont des « semi-professionnels », selon l’expression de l’époque, issus de la communauté outaouaise et des divers programmes universitaires. La Société fonctionne alors comme le font maintenant les compagnies professionnelles dites « à projets ». Jean signe les mises en scène et les décors, Hedwige joue dans chacune des productions, avec l’intensité et la justesse qui caractériseront toujours son jeu. De plus, elle conçoit les maquillages et les costumes dont elle supervise la fabrication. Elle gère les maigres budgets avec une transparence exemplaire et assure la publicité des spectacles. Elle établit les liens avec les journalistes, les invités de marque, les professeurs et les enseignants des écoles secondaires. Elle se charge de l’impression et de la vente des billets. Elle coordonne la rédaction et l’illustration des programmes et des Cahiers littéraires, publications auxquelles collaborent des professeurs de diverses disciplines et qui donnent à chaque spectacle une identité visuelle et théorique spécifique.

Mais Jean et Hedwige nourrissent une ambition tout à fait légitime. Ils veulent montrer leurs spectacles en tournée nationale et internationale ce qui, à l’époque, est le fait des seules grandes compagnies françaises et montréalaises. Leur rêve peut devenir réalité en 1963. Ils ont alors entre les mains une production qui s’attire des critiques dithyrambiques : La Cantatrice chauved’Ionesco. Pour la faire valoir de l’Atlantique au Pacifique, ils fondent le Théâtre des Deux Rives, pour lequel ils rédigent une constitution signée par ses douze membres. Les objectifs sont de « présenter du bon théâtre, en français, dans plusieurs villes, d’Ottawa à Vancouver ». Les membres s’engagent à payer leur part proportionnelle des dépenses et pourront bénéficier des profits nets éventuels. La troupe part donc en tournée, et d’abord en Ontario anglophone. Nous jouons au Hart House de l’Université de Toronto, où l’on nous attribue le Special Honorary Award du 13e Festival national de théâtre interuniversitaire. Nous jouons à McMaster University de Hamilton où  “An enthusiastic full house of about 300 spectators received the play warmly. Several times they interrupted the Ionesco production with applause and at the end gave the French Canadian performers five curtain calls. (…) The actors were so much of a team that it is difficult to single any one of them out.”écrit Rex Deverel, futur dramaturge, dans un quotidien local.

Mais au lieu de continuer jusqu’à Vancouver, la compagnie fait demi tour vers l’est… vers Nancy (France), où Jack Lang l’invite à contribuer à la deuxième édition de son Festival mondial de Théâtre universitaire. Notre participation à ce festival consacrera le talent de Jean Herbiet et l’envergure professionnelle de la compagnie.

Six rappels pour ce spectacle qui restera pour nous comme pour le public, un des moments les plus attrayants, les plus réjouissants, du festival, écrit le journaliste du Républicain Lorrain. Et ce ne sont pas les décors, costumes ou autres effets spéciaux qui ont contribué à notre joie admirative. Le mérite de la troupe n’en a été que plus grand, qui ne s’est exprimé que sur les seuls claviers de la mise en scène, de l’intelligence du texte et d’une interprétation très sûre, percutante même. 

Nous revenons à Ottawa avec le deuxième prix du Festival, la Médaille d’or de la Fédération des Sociétés françaises du théâtre amateur et le souvenir d’une rencontre privée avec Eugène Ionesco. Toujours en entrevue en 1972, Jean revient sur son travail.

Je suis content de bien des choses, mécontent de bien d’autres. On dit que ce que j’ai fait de mieux, c’est La Cantatrice chauve, présentée à Nancy, et Le Roi se meurt. Mais il faut se méfier de ses souvenirs de théâtre, autant que de ses souvenirs d’enfance. Ce n’était jamais aussi beau qu’on le dit, ni aussi laid… Les grands moments de théâtre sont toujours une rencontre entre une pièce, la façon dont elle est montée et un certain public… 

Et il ajoute : « Pour La Cantatrice chauve on avait été au bout de quelque chose, à la limite des possibilités des participants, des moyens physiques de l’Université d’Ottawa ». Aller « au bout de quelque chose »… « à la limite des possibilités » … c’est la façon dont Jean et Hedwige s’engagent dans leur travail, c’est leur façon de nommer le résultat de la prodigieuse énergie créatrice et intelligente qu’ils déploient au service du théâtre.

En 1965, ils dressent un bilan chiffré – fort impressionnant – de sept années de travail artistique : 21 spectacles, 18 pièces, 1 récital,  2 colloques ; 141 rôles, 68 comédiens employés ; 111 représentations dont 95 à Ottawa et 16 à l’international ; 30 000 sièges vendus, soit 4 285 spectateurs par année, 2 142 par spectacle, 270 par représentation. Très rares sont alors ceux qui peuvent en dire autant. Ils n’en décident pas moins de :

  1. hausser la qualité des productions,
  2. avoir une discipline de travail rigoureuse,
  3. choisir un répertoire d’œuvres modernes,
  4. participer à des colloques et festivals.

Suivront, de 1965 à 1971, les productions des Justes d’Albert Camus, de Comédie de Samuel Beckett, la création mondiale du Jet de pierre de Paul Claudel, la tournée ontarienne et québécoise de Georges Dandin de Molière, les représentations télévisées de Pique-nique en campagne de Fernando Arrabal, la première canadienne d’En regardant tomber les murs de Guy Foisy, Les Troyennes d’Euripide joué pour le Festival de théâtre expérimental pendant l’Expo 67, puis Dis Joede Samuel Beckett, Terre des hommes de Jean Herbiet, La Soif et la faim d’Eugène Ionesco,Monsieur Fugue ou Le Mal de terre de Liliane Atlan et Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac. 
Ce travail théâtral, accompli sans relâche, jette les bases d’une structure universitaire solide qui, grâce à ses professeurs, continuera de rayonner sur la communauté universitaire, sur le milieu théâtral professionnel et sur toute la région.

En mars 1970, Jean et Hedwige réalisent encore une grande première : la Comédie des Deux Rives est invitée au Studio du Centre national des Arts pour la création d’Elkerlouille, un texte que Jean écrit à partir d’Elkerlick, une moralité flamande du XVe siècle. Il en fait une farce grinçante en quatre parties, comme autant de numéros de cirque, autour du personnage de Pidouille, l’homme-clown qui angoisse devant la mort. Selon Jean-Guy Sabourin, premier directeur du Théâtre français au CNA,

Il y a peu d’exemples dans les annales théâtrales canadiennes où une compagnie professionnelle invite une jeune compagnie à participer à sa saison. Nous le faisons pour plusieurs raisons. Nous voulons rendre hommage à ceux qui ont préparé, maintenu et développé une partie du public avant l’ouverture du Centre national des Arts. Et la Comédie des Deux Rives est actuellement la plus ancienne compagnie active de la région. (…) De plus, je crois profondément au travail de l’équipe de la Comédie des Deux Rives dirigée avec ténacité, exigence et intelligence par Jean Herbiet.

Et qu’est-ce que le théâtre pour Jean Herbiet ? En 1969, en entrevue au moment de la production de Monsieur Fugues ou Le Mal de terre de Liliane Atlanil explique les fondements de ses choix.

J’aime les pièces qui disent les choses de façon lapidaire, très condensée, rapide, sans sentimentalisme superflu, et où c’est fort, où les questions essentielles reviennent toujours. Les pièces où l’on demande « pourquoi ? ». Pourquoi l’homme ? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi l’amour ? Quand l’homme est nu devant le ciel, qu’il lève le poing ou qu’il baisse la tête… le reste n’est pas important. 

Et puis : « Il me semble que j’ai tout prémédité de ce que j’allais faire à l’université. Il fallait implanter un théâtre tel que je le concevais. Voir si c’était possible. Le rendre possible avec les moyens que j’avais qui étaient extrêmement limités. (…) Il fallait établir une tradition théâtrale, commencer par les classiques … Il fallait faire ses premières armes avec des valeurs sûres. Il a fallu longtemps pour que les gens d’ici acceptent … le genre de théâtre que l’Université doit faire. Aller jusqu’au bout… c’est aussi universitaire d’aller jusqu’au bout… je ne sais pas si – chez moi – c’est du perfectionnisme… je tiens à donner l’essentiel… aller jusqu’au bout… »

En 1971, Jean accède à la direction du Théâtre français du Centre national des Arts, poste qu’il occupera jusqu’en 1981. Il y continuera son travail de création à travers la recherche fondamentale de langages nouveaux. Ses lectures dramaturgiques iront chaque fois à l’essentiel. Il agira ensuite pendant quatre ans à titre de directeur général du Centre culturel canadien de Paris. De retour à Ottawa, il réintégrera ses domaines privilégiés de la mise en scène et de l’enseignement. Hedwige, de son côté, continuera son travail de comédienne, de metteure en scène, de professeure, d’auteure, en toute complicité avec ses camarades artistes.

Ils auront tous les deux, chacun à leur manière et de façon complémentaire, réussi à faire en sorte que l’Université mette en place des programmes de formation de premier plan. À l’Université, il y aura fondation d’une section Théâtre au sein de la Faculté, puis d’un département des Beaux Arts dont Jean est directeur intérimaire, puis d’un Département de théâtre autonome (1979). Les liens seront établis et maintenus avec la pratique artistique professionnelle, affirmant ainsi le caractère essentiel d’une recherche universitaire associée à la création artistique.

Hedwige Herbiet, Jean Herbiet étaient des artistes à part entière. Ils sont de la lignée des fondateurs du théâtre dans l’Outaouais. Leurs réalisations s’inscrivent dans la continuité de ce que leurs prédécesseurs ont institué depuis 1886. Ils ont œuvré pour qu’il y ait du théâtre en français dans la capitale fédérale et pour que cet art de la scène affirme sa place à l’Université d’Ottawa. Jean et Hedwige nous ont quittés tous les deux en 2008 : Jean, dans la soirée du 31 mars ; Hedwige, dans la nuit du 25 novembre. Ils étaient des artistes de la race des grands fondateurs. Nous les avons connus et aimés.

Hedwige Herbiet 28 février 1934 – 25 novembre 2008
Jean Herbiet 16 décembre 1930 – 31 mars 2008

 

Les informations et les citations sont tirées des articles et de l’entrevue publiés dans Le Théâtre canadien-français, Archives des lettres canadiennes V, Fides, 1976 ; de la thèse de Marcel Fortin, Le théâtre d’expression française dans l’Outaouais des origines à 1967,  Université d’Ottawa, École des Études supérieures, 1985 ; des programmes et autres documents de la Comédie des Deux Rives conservés aux Archives de l’Université d’Ottawa.

Dominique Lafon

Éloge de Madame Dominique Lafon et présentation de ses publications[1]

Dans l’un des plus beaux essais tiré du Bruissement de la langue, Roland Barthes écrit que l’« on échoue toujours à parler de ce qu’on aime[2] ».

Mais, peut-être, au fond, que, parler de ceux que l’on aime, c’est d’abord se permettre d’échouer quelques mots sur la page, un partage des lexies, en quelque sorte, pour éviter un analphabétisme affectif.

C’est ainsi que j’ai écrit, avant même de vous le dire hic et nunc, que Docteure  Lafon – qui m’a toujours permis de l’appeler Madame Lafon –, m’a fait l’insigne honneur, le 4 juin 2004, d’accepter de diriger ma thèse de doctorat, ce qu’elle a fait avec brio jusqu’à ce que j’obtienne mon diplôme.

Sa direction munificente, empreinte de sensibilité, d’intelligence, de créativité et d’humour, a fait d’elle, à mes yeux, non seulement un mentor, mais aussi un modèle d’excellence – un modèle que je sais inimitable, tant elle m’apparaît à la hauteur de ce que Madame de Staël appelle la « femme supérieure[3] ».

Aussi, je ne vous cacherai pas la fierté et la joie exponentielles qui m’habitent depuis que je compte, au nombre de mes amies, la grande spécialiste du « chiffre scénique[4] ». Grande spécialiste, mais également grande intellectuelle, et lectrice hors pair par surcroît, car Madame Lafon a toujours su me lire, et bien lire le livre fermé qu’à tort je croyais être.

C’est maintenant à mon tour de vous inviter à lire et à relire les textes qu’elle a publiés au cours de sa carrière, et que j’ai réunis sur ce présentoir.

Vous pouvez déjà mesurer visuellement l’ampleur de cette production aussi riche que fructueuse, mais n’hésitez pas à venir la feuilleter à nouveau pour le plaisir que procure le style savoureux de sa plume.

Ces textes appartiennent tantôt au domaine des études théâtrales, tantôt au champ de la littérature. On y compte :

  • des titres que Docteure Lafon a dirigés à titre de responsable de collection (« Archives des lettres canadiennes » de la maison d’édition Fides) ou de directrice de revue (L’Annuaire théâtral) ;
  • des monographies dont elle est l’unique auteure (Le Chiffre scénique dans la dramaturgie moliéresque) ou l’un des auteurs principaux (comme Dramaturgies québécoises des années quatre-vingt[5]) ;
  • des articles parus sous forme de préfaces ou de chapitres (dans des collectifs et dans des actes de colloques) ;
  • des articles parus dans des revues savantes (L’Annuaire théâtral, Canadian Literature, Études littéraires, Protée, Voix et Images, Theatre Research International, etc.) et des revues culturelles (par exemple : Jeu, Liaison) ;
  • des collaborations sous forme de notices dictionnairiques (Dictionnaire des artistes du théâtre québécoisDictionnaire des œuvres littéraires du Québec, pour ne citer que ces deux exemples), de préfaces, de recensions et de critiques théâtrales.

En terminant, je tiens à vous dire, très chère Madame Lafon, que les années de mon doctorat furent – et de loin – les plus belles de ma vie.

Et si, par le biais de cette allocution, j’ai, malgré moi, donné raison à Roland Barthes, qu’il me soit permis de me reprendre en précisant que votre accompagnement inconditionnel et que votre dynamisme contagieux m’ont souvent consolée des échecs existentiels dont je n’ai pas nécessairement parlé à voix haute.

Noële Racine


[1] Ce texte reprend une allocution, qu’accompagnait un présentoir de publications, prononcée dans le cadre d’une cérémonie d’hommage célébrée en l’honneur de Madame Dominique Lafon, au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa, le 22 septembre 2012.

[2] Roland Barthes, Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, coll. « Essais critiques », no 4, 1984, p. 333. Je souligne.

[3] Germaine de Staël-Holstein, dite Madame de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, édition établie par Gérard Gengembre et Jean Goldzink, Paris, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion. Texte intégral », no 629, 1991 [1800], p. 339.

[4] Dominique Lafon, Le Chiffre scénique dans la dramaturgie moliéresque, Paris/Ottawa, Klincksieck/Presses de l’Université d’Ottawa, 1990, 248 p.

[5] Jean Cléo Godin et Dominique Lafon, Dramaturgies québécoises des années quatre-vingt : Michel Marc Bouchard, Normand Chaurette, René-Daniel Dubois, Marie Laberge, Montréal, Leméac, coll. « Théâtre / Essais », 1999, 263 p. 

Tibor Egervari

Qu’ont en commun la salade de patates, les baklavas et les calmars?

Ce sont quelques-uns des plats qui, au fil du temps, ont été servis au public qui assistait aux pièces mises en scène par Tibor Egervari. Pourquoi servir à manger aux entractes était-il si important? Pour Tibor, le théâtre est avant toute chose un lieu d’interaction sociale. Et quoi de mieux, pour susciter l’interaction entre spectateurs, que de leur permettre de casser la croûte? Partager un repas et des idées, tout en partageant une expérience théâtrale.

Tibor Egervari est né en Hongrie et a survécu à l’Holocauste. Son goût pour le théâtre s’est manifesté à un très jeune âge et ne s’est jamais tari depuis, en plus de 60 ans. Diplômé de l’École supérieure d’art dramatique de Strasbourg, Tibor a commencé sa carrière de metteur en scène en France. En 1965, il a émigré au Canada et a passé quelques années à Montréal, où il était assistant du directeur artistique pour le programme de jeu de la section française de l’École nationale de théâtre du Canada.

Puis, il s’est joint au département de théâtre de l’Université d’Ottawa en 1971. En fait, à ce moment-là, le département de théâtre n’existait pas, il n’y avait même pas de section Théâtre officielle; ce premier pas est survenu en 1974, pour mener ensuite à la création du département de théâtre en bonne et due forme, en 1979, grâce en bonne partie aux efforts de Tibor. Il faut dire que Tibor ne s’est pas contenté d’être professeur au département durant plus de 30 ans, il en a aussi été le directeur durant 12 ans, en plus de siéger à de nombreux comités professoraux, où il était apprécié autant pour ses judicieux conseils que pour son humour pince-sans-rire.

Peu de temps après son retrait officiel du département, il a été nommé doyen intérimaire de la faculté des Arts pour un an. Pour quiconque connaissait Tibor, ce n’était pas une surprise de voir que sa retraite n’en serait une que sur papier! Il avait pris sa retraite « officielle » uniquement parce que, à ce moment-là, elle était toujours obligatoire à l’âge de 65 ans.

Avec les années, Tibor a reçu des hommages bien mérités en reconnaissance de son parcours et de son dévouement au théâtre et à l’éducation. Entre autres distinctions, il a été reçu Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 1990 et Officier des Palmes académiques en 1993 par l’ambassadeur de France. Il a également reçu le prix Professeur de l’année de la faculté des Arts en l’an 2000.

Tout en exerçant sa première fonction de metteur en scène, dont témoignent les innombrables productions qu’il a à son actif, Tibor a toujours écrit et a publié des articles dans des revues prestigieuses ainsi que des chapitres de livres. De plus, il a codirigé l’ouvrage intitulé 1956 – The Hungarian Revolution 50 Years Later, Canadian and International Perspectives, couronnant un symposium tenu en 2006, dont il avait contribué à l’organisation. En outre, il a écrit, mis en scène et produit la pièce The Merchant of Venice in Auschwitz et, plus tard sans sa carrière, a assuré la mise en scène de l’opéra The Emperor of Atlantis de Viktor Ullmann, livret de Petr Kien.

Enfin, et ce n’est pas rien, Tibor a été directeur artistique de trois compagnies théâtrales : le Théâtre du Peuple de Bussang, en France, ainsi que le Théâtre Distinct/Disctinct Theatre et l’Histrions, tous deux créés ici à Ottawa par Tibor lui-même.

En terminant, je voudrais dire que si jamais vous tapez le nom de Tibor Egervari dans Google, comme je l’ai fait, vous verrez apparaître 45 800 résultats en 0,33 secondes. Je l’avoue, je ne les ai pas tous lus. Mais j’en ai lu plusieurs et un, en particulier, a retenu mon attention : lors d’un interview pendant sa production du « Marchand de Venise à Auschwitz », on lui a demandé de parler un peu de ses choix artistiques. Il a tout simplement répondu « je suis juif et je suis un homme de théâtre ».

Mesdames et Messieurs, je vous présente mon collègue, mentor et ami, le récipiendaire on ne peut plus méritoire du titre de membre honorifique, l’homme de théâtre Tibor Egervari.

Margaret Coderre-Williams, professeur, Département de théâtre, Université d’Ottawa

Traduit par Isabelle Léger

Hommage de Joël Beddows à Tibor Egervari, pour souligner sa nomination comme membre honoraire de la Société québécoise d’études théâtrales

Chers amis, chers collègues, cher Monsieur Egervari,

Je me rappelle bien de ma première journée en tant que professeur au Département de théâtre à l’Université d’Ottawa et, surtout, du moment où l’on m’a remis les clés de mon nouveau bureau : le 306.

Il s’agissait du bureau où M. Egervari nous recevait, nous ses étudiants, pour échanger et pour débattre de la fonction de l’artiste dans la société, de l’histoire du théâtre, de l’esthétique, ou encore, de sa passion première, la mise en scène. Il s’agissait du bureau où il nous rappelait « gentiment » à l’ordre en nous remémorant certains règlements de l’Université : qu’il était interdit de passer des nuits blanches dans la Salle académique à compléter des montages pour une production; qu’il était peu réaliste de vouloir monter des pièces avec quarante interprètes; qu’il fallait remettre ses travaux scolaires à temps, même en période de création.

Et pourtant, son sourire et son regard de père bienveillant nous rappelaient simultanément qu’il fallait suivre nos élans créateurs. Nous avons tous compris, à l’époque, comme les étudiants avant et après nous, que son sourire servait de caution à nos audaces les plus risquées, lesquelles on se permettait, car on se sentait surveillés, encadrés et, oui, aimés. Car, comme tout bon père, Tibor Egervari a toujours été un être profondément généreux, à l’écoute d’autrui et fidèle à une vision pédagogique qui a fait de lui le mentor de plusieurs générations de créateurs. Je dirais aussi qu’il a été le mentor de plusieurs générations de pédagogues aujourd’hui actifs dans les écoles secondaires partout au Canada, tout comme les cégeps et collèges communautaires, et même, certaines universités. Il s’agit d’un legs considérable, car c’est ainsi qu’il a participé à la mise au monde d’un milieu théâtral quasi inexistant au moment de son arrivée dans son pays d’adoption.

D’origine hongroise, survivant de l’Holocauste, et diplômé de l’École supérieure d’art dramatique de Strasbourg, Tibor Egervari a d’abord fait carrière en France. Il a travaillé en tant qu’assistant du directeur de l’École supérieure d’art dramatique de Strasbourg et metteur en scène au Centre dramatique de l’Est entre 1960 et 1965. C’est justement en 1965 qu’il a traversé l’Atlantique pour s’établir d’abord à Montréal, où il a oeuvré en tant que directeur artistique adjoint de la section française d’interprétation de l’École nationale de théâtre du Canada. Quelques années plus tard, en 1971, il s’est joint au corps professoral de l’Université d’Ottawa où il a d’abord enseigné dans le «secteur théâtre » avant de participer à la fondation du Département de théâtre en tant qu’unité d’enseignement autonome en 1978.

Avec des collègues tels Jean Herbiet, Hélène Beauchamp et Peter Froehlich, il a su articuler un premier programme d’études ayant comme particularité l’importance accordée à l’étude de l’histoire du théâtre et de la mise en scène en tant que pratique au coeur même de l’activité théâtrale. En fait, grâce à lui, le Département de théâtre de l’Université d’Ottawa a été la première école au Canada où l’on pouvait étudier la mise en scène. Ce n’est pas fortuit qu’il soit l’un des architectes principaux du premier programme de deuxième cycle créé par le Département de théâtre en 2006, soit un programme de conservatoire en mise en scène.

Il est difficile de le dissocier de la direction d’un Département qu’il a dirigé pendant plus de douze ans. C’est au cours de ses mandats qu’il a su gérer avec doigté des remises en question de l’existence même de ce Département par certaines instances internes de notre institution. Il a aussi mis à profit les mêmes capacités de rassembleur et de leader qui ont non seulement si bien servi notre Département, mais aussi le Département des arts visuels pendant une période de restructuration importante en 2001-2003, ainsi que la Faculté des arts en 2003-2004, encore une fois pendant une période de transition.

Force est de constater que sa carrière en tant qu’artiste a été tout aussi riche que celle en tant qu’administrateur et responsable de programmes. Un an après son intégration à l’Université d’Ottawa, il a accepté la direction artistique du Théâtre du Peuple de Bussang, en France, théâtre qu’il a dirigé entre 1972 et 1985, et où il a signé plusieurs mises en scène. Plus tard, en terre canadienne, il a fondé à Ottawa le théâtre Distinct qu’il a dirigé entre 1988 et 1995, avant de fonder une seconde compagnie, Les Histrions, qu’il a dirigé jusqu’à la cessation de ses activités en 2007.

C’est à travers ses deux dernières compagnies qu’il a offert aux publics d’ici des moments théâtraux forts. Outre ses lectures d’oeuvres classiques jouées par plus d’une génération d’interprètes franco-ontariens et québécois au Centre national des arts et dans les nombreux musées d’Ottawa, on se rappelle bien d’une Terry Tweed lumineuse incarnant le rôle de Winnie dans Happy Days de Samuel Beckett en 2004 à la Cour des Arts. On se rappelle bien aussi des diverses manifestations du Marchand de Venise à Auschwitz jouées à Ottawa et à Montréal, l’oeuvre indissociable de son trajet artistique. On se souvient de sa mise en scène de l’opéra The Emperor of Atlantis de Viktor Ullmann, livret de Petr Kien au TSP Halifax. Qui plus est, ses mises en scène à la Comédie des deux rives et au Drama Guild, les deux compagnies officielles du Département de théâtre, ont plus d’une fois épaté les publics. Je pense notamment à son Iphigénie de Racine en 1992, ou encore, plus récemment en 2009, à son Woyzeck, spectacle créé en hommage à son collègue disparu Jean Herbiet.

Sur le plan scientifique, il a publié des articles et des comptes rendus dans L’Annuaire théâtral, Recherches théâtrales au Canada et Étudier le théâtre. Il a aussi rédigé des chapitres des livres Building History: The Shoah in Art, Memory, and Myth (2001) et Shakespeare and the Second World War (2012), pour ne nommer que ceux-là. Il est aussi possible de dire qu’il fait, plus généralement, la promotion des études théâtrales hongroises au Canada. Ayant présenté des communications sur le sujet à maintes reprises et dirigé une série de trois articles dans la section « Travaux et pratiques » pour L’Annuaire théâtral 47, il a également participé au comité organisateur du colloque 1956 – The Hungarian Revolution 50 Years Later, Canadian and International Perspectives en 2006. Il a codirigé un recueil d’articles publiés en 2010 aux Presses de l’Université d’Ottawa.

Peu étonnant, donc, que ses accomplissements aient été soulignés par d’autres avant nous. Parmi ses distinctions reçues au fil des ans, il faut mentionner qu’il fut nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 1990, Officier des Palmes Académiques en 1993 et Professeur de l’année de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa en 2000.

Aujourd’hui, je n’occupe plus le bureau 306. Je me trouve dans le bureau 208, le bureau de direction – l’autre bureau où j’ai connu M. Egervari. C’est sûrement pour cette raison que je sens chaque matin un soupçon d’une certaine odeur de pipe. C’est peut-être mon imagination, mais je n’ai pas envie de me plaindre ou de vérifier. Contrairement à bien des gens, j’aime cette odeur. Elle est rassurante. Elle est bienveillante. Elle est généreuse. Tout comme Tibor Egervari.

Mesdames, Messieurs, je vous présente le plus récent membre honorifique de la Société québécoise des études théâtrales : le metteur en scène, le professeur, le chercheur Tibor Egervari.

Joël Beddows,

Professeur agrégé et directeur du Département de théâtre,

Université d’Ottawa

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