Prise de parole citoyenne et enjeu linguistique. Éléments de compréhension des cultures politiques au Québec et au Canada francophone depuis l'Ère des Révolutions.

Conférence de Martin Pâquet

Cette communication reprend des éléments du livre Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique de Marcel Martel et Martin Pâquet (Montréal, Boréal, 2010).


Depuis la Conquête de 1760, et plus particulièrement depuis l'avènement du régime parlementaire au Haut et au Bas-Canada en 1791, l'enjeu linguistique est au cœur du politique. On le constate dès le premier débat au Parlement du Bas-Canada en 1793 ; on le note aussi tout au long du 19e siècle avec l'Union des deux Canadas, la Confédération et les crises scolaires ; on le remarque enfin au 20e siècle avec les crises linguistiques et l'établissement d'un cadre législatif visant à une réduction des conflits sociaux, à l'achèvement de la paix civile et à l'homogénéisation de la population sur un territoire donné.

À la veille du centième anniversaire de la crise du Règlement 17, qui fut l'un des moments cruciaux de la prise de parole citoyenne dans l'histoire contemporaine canadienne, cette conférence veut présenter dans un premier temps quelques éléments de compréhension du rapport historique entre langue et politique au Canada et au Québec depuis l'Ère des Révolutions. Ce faisant, elle esquissera dans un deuxième temps certaines tendances qui caractérisent le développement des cultures politiques dont, au premier chef, celles animant le comment-vivre collectif – la prise de parole citoyenne et l'exercice du pouvoir par les responsables politiques – , le devoir-vivre – le droit et les normes - et le vouloir-vivre ensemble – le sentiment d'appartenance à une communauté historique.

Du rapport entre langue et politique

L'histoire de la culture politique explore maintenant le rapport historique entre langue et politique au Canada et au Québec. Aussi, nous ne proposons pas ici une histoire des politiques d'aménagement linguistique, bien que ces politiques occupent une place déterminante dans l'expérience historique au Canada et au Québec depuis l'arrivée des Européens sur le continent nord-américain.

Définissons d'abord ce que nous entendons par langue et politique. Ici, la langue ne ramène pas au seul système de signes – qu'ils soient linguistiques, vocaux, graphiques ou gestuels – assurant la communication entre les individus. Traduisant leur rapport au monde et à la société, la langue relève en grande partie de pratiques sociales dont les objectifs et les modalités varient à travers le temps. Ainsi, le français à la cour de Louis XV ou l'anglais à celle de George III ne sont pas les mêmes que celui de Michel Garneau et Patrice Desbiens ou de celui de Leonard Cohen et de Gordon Downie. Non seulement le vocabulaire et la grammaire se sont transformés, mais les contextes sociohistoriques, ainsi que les valeurs et les représentations que ces langues expriment, ne correspondent plus.

Dès lors, une étude historique sur le rapport entre langue et politique cerne la langue sous trois dimensions. D'abord, la langue forme un mode de communication par lequel les acteurs sociaux échangent entre eux. Ensuite, elle constitue un marqueur identitaire grâce auquel les individus manifestent à soi et aux autres, leurs caractéristiques propres et leur appartenance sociale. Enfin, elle est pleinement un enjeu politique grâce à la parole, au sens donné par le linguiste Ferdinand de Saussure : l'utilisation d'une langue par des locuteurs véhicule les aspirations, les divisions, les alliances, les rivalités et les neutralités présentes dans la communauté. Plus encore, elle est un enjeu parce que les acteurs politiques lui attribuent des valeurs pour ce qu'elle représente en elle-même. En effet, le français, l'anglais et les langues autochtones au Canada et au Québec ne sont pas des modes de communication neutres. Au contraire, ils traduisent des conceptions fondamentales du bien commun qui soudent le lien social, d'où leur caractère particulièrement sensible. Enjeu politique toujours puisque la langue révèle, au-delà de la prison du discours qui semble enfermer les individus, la réalité sociohistorique des luttes, des relations de domination et des inégalités existantes dans la société. La langue est politique car elle incarne notre rapport au monde réel.

L'étude du rapport entre langue et politique pose également la question du politique, ici compris à la fois comme gestion des divisions du social et détermination d'un futur pensable pour la vie en commun. Lorsqu'il s'agit de l'enjeu linguistique au Canada et au Québec, elle renvoie à trois modalités analysées entre autres par les politologues David Cameron et Richard Simeon, soit celles du vouloir-vivre collectif, du devoir-vivre collectif et du comment-vivre ensemble dans la détermination du bien commun.

S'inspirant de la formule célèbre d'Ernest Renan pour définir ce qu'est une nation, le vouloir-vivre collectif ressort au sentiment d'appartenance à une communauté historique, au partage de références identitaires communes ainsi qu'au projet d'une continuité entre le passé et l'avenir. Que ce soit en 1755, en 1912 ou en 1977, parler français en Acadie, au Québec et en Ontario ne reflète pas les mêmes aspirations au vouloir-vivre collectif, car les contextes socioéconomiques et les projets politiques varient. Le devoir-vivre collectif, quant à lui, résulte plutôt du pouvoir régalien de l'institution politique, du Royaume de France et de Grande-Bretagne aux États fédéral et provinciaux. Il relève aussi de l'imposition de normes régulant la vie en commun, afin d'homogénéiser la population sur un territoire donné et d'assurer la paix civile en dépit des divisions du social. Depuis 1539, les différentes lois en matière linguistique, mais aussi les jugements des tribunaux ou les exhortations plaidant pour une norme de qualité de la langue, constituent autant de rappels au devoir-vivre. Enfin, le comment-vivre ensemble touche au jeu politique, aux rapports de force en présence entre protagonistes qui n'ont pas les mêmes ressources ou la même position dans les relations de domination socioéconomiques. Il ne se pose pas avec la même perspective que l'on soit Amérindien dans une réserve ou fonctionnaire fédéral, militant franco-ontarien en 1927 ou en 2002, parent italophone de Saint-Léonard ou partisan de l'unilinguisme français. Dès lors, le comment-vivre ensemble implique l'exercice du pouvoir et la résistance à celui-ci, ainsi que l'usage de stratégies diverses dans les cas de négociation ou d'affrontement, d'alliance ou de rivalité, de pacification ou de réconciliation. Tout au long de ces siècles d'existence commune, vouloir-vivre, devoir-vivre et comment-vivre ensemble se conjuguent pour façonner l'enjeu linguistique au Canada et au Québec.

Ainsi, saisie sous la forme d'un enjeu politique, la langue est intimement liée avec la vie en commun. L'enjeu de la langue s'insinue dans l'histoire des relations entre les individus; il reflète les normes et les rapports de force présents en société; il témoigne aussi des aspirations qu'une communauté entretient pour son avenir. Langue et politique forment ainsi un couple dont les relations sont cruciales dans le passé, le présent et l'avenir politiques d'une communauté. Dans toutes ses facettes et à travers son histoire, l'enjeu linguistique au Canada et au Québec se trouve au cœur même de la Cité, de la communauté politique.

Dans cette traversée pluriséculaire, le rapport entre langue et politique au Canada et au Québec se module selon plusieurs tendances lourdes, tendances relatives au vouloir-vivre, au devoir-vivre et au comment-vivre ensemble. Ces tendances qui se développent, se maintiennent ou s'estompent selon leur congruence avec les contextes. Quatre périodes scandent ces tendances : une première débute de l'avènement de l'État moderne et de la bourgeoisie conquérante avec le gouvernement responsable au tournant des années 1840 jusqu'à la fin de la crise du Règlement XVII en 1927; la deuxième en est une de relative accalmie de 1927 à 1963 et le début de la Commission Laurendeau-Dunton – c'est la période de la bonne-entente; la troisième est caractérisée par la prise de parole citoyenne des années 1960 et la volonté législatrice des responsables étatiques fédéraux et provinciaux au courant de la décennie 1970; la dernière se distingue par le recours au droit et aux tribunaux depuis la Loi constitutionnelle de 1982 et l'enchâssement d'une Charte des droits et des libertés qui servira d'outil juridique.

Fondée sur l'impératif du devoir-vivre collectif, une constante demeure néanmoins tout au long de ces périodes, soit celle d'assurer sur le territoire où s'exerce le pouvoir, une homogénéisation de la population pour maintenir l'ordre public et garantir le développement économique. Cette homogénéisation implique l'adoption de mesures régulant les communications entre les individus et les institutions politiques, que ces dernières soient coloniales ou étatiques. Pour les autorités, un exercice du pouvoir efficace impose le partage de caractéristiques communes dont, éventuellement, l'usage d'une langue.

Les tendances lourdes : comment-vivre, devoir-vivre et vouloir-vivre.

Le comment-vivre ensemble : le poids de l'action citoyenne

Débutons par le comment-vivre ensemble, par les rapports de force entre les participants à l'enjeu linguistique, par leurs stratégies d'exercice du pouvoir et de résistance. Depuis l'avènement de la démocratie parlementaire, une tendance lourde du rapport entre langue et politique concerne l'action citoyenne avant la mise en place d'une politique étatique, pendant sa préparation et après sa mise en œuvre. Le politique, on ne le soulignera pas assez, est d'abord affaire d'individus avant celle d'idées ou d'entités abstraites comme la Loi ou l'État. Tout au long de ces siècles, des figures émergent ainsi et influencent fortement les conceptions de l'enjeu linguistique au sein de la Cité. Que l'on songe à Edmund Burke, Louis-Joseph Papineau et Louis-Hippolyte La Fontaine avant 1848; D'Alton McCarthy, Henri Bourassa, Armand LaVergne à la fin du XIXe et au tournant du XXe siècle; le père Richard Arès et le frère Untel à l'orée de la Révolution tranquille; André Laurendeau au moment de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme; Camille Laurin avec la Charte de la langue française et Pierre-Elliott Trudeau avec la Loi sur les langues officielles et l'enchâssement constitutionnel de la Charte canadienne des droits et libertés; Michel Bastarache, Georges Forest et Gisèle Lalonde depuis 1982. Lorsqu'ils prennent la parole, tous ces individus – exceptions faites de C. Laurin et de P.-E. Trudeau – ne possèdent pas alors de responsabilité décisionnelle au sein du gouvernement. Ils s'expriment à l'extérieur du système de gouverne, dans les forums parlementaires parfois, le plus souvent dans les autres tribunes de l'espace public. Leur capacité d'influence sur l'enjeu linguistique tient essentiellement au fait que leurs idées sur la question font congruence avec l'état d'esprit de leurs concitoyens. « Dans la lutte pour l'imposition de la vision légitime », pour reprendre ici l'analyse du sociologue Pierre Bourdieu, ces individus « détiennent un pouvoir proportionné à leur capital symbolique, c'est-à-dire à la reconnaissance qu'ils reçoivent d'un groupe ». Bref, ils sont les porte-parole de l'action citoyenne.

Cette action est la condition première de toute politique linguistique. Elle est le fait d'acteurs sociaux, c'est-à-dire de citoyens ou de leur regroupement en organismes, associations professionnelles, comme l'ACFÉO, la SANB, Alliance Quebec, la Fédération des francophones hors Québec devenue la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada etc., qui s'investissent dans la prise de parole et qui adoptent des stratégies afin d'atteindre leurs objectifs. Chacun de ces acteurs sociaux détient une capacité de mobilisation, dispose d'un capital symbolique, possède des ressources matérielles – humaines et financières – qui diffèrent selon les cas. Ainsi, certains d'entre eux peuvent soutenir une mobilisation de leurs membres sur une longue période de temps afin de peser de tout leur poids sur les décideurs. La mobilisation prompte et massive des citoyens bas-canadiens contre le projet d'Union des deux Canadas en 1822 empêche pour un temps Londres d'agir en ce sens. Les politiques linguistiques adoptées par les États provinciaux entre 1880 et 1920 témoignent aussi de l'action des membres de la communauté anglo-saxonne, formant la majorité au Canada. Réunis dans des organismes comme l'Equal Rights Association, ces derniers frissonnent devant l'arrivée d'immigrants. Ils préconisent la solution de l'assimilation dans la gestion de la diversité culturelle et font sentir toute leur force auprès des responsables provinciaux. Pensons aussi à la pression constante des organismes québécois en faveur de l'unilinguisme français avant l'adoption de la loi 101 qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de simples citoyens dans les rues en faveur de leur cause.

D'autres acteurs sociaux peuvent se fier à la solidarité de leur communauté politique, tant et aussi longtemps que les réseaux de communication se maintiennent. C'est le cas de la grande mobilisation du Canada français au moment du Règlement XVII, lorsque les associations franco-ontariennes reçoivent l'appui des compatriotes du Québec. Ayant un accès plus restreint aux ressources matérielles, d'autres acteurs sociaux comptent sur leur opiniâtreté pour tenter de changer l'ordre des choses. Si certains réussissent comme les parents Jean-Pierre Mahé et Angéline Martel en Alberta en 1989, le camionneur Gilles Caron dans la même province en 2007 ou l'homme d'affaire Mario Charlebois au Nouveau-Brunswick en 2003, d'autres échouent parfois en fin de course tel que l'ancien juge Joseph T. Thorson dans sa contestation du bilinguisme au cours des années 1970.

Dès lors, les responsables étatiques, surtout ceux et celles qui occupent des fonctions ministérielles, possèdent peu d'initiative dans l'instauration des politiques linguistiques. Pour reprendre la terminologie des sciences politiques, ces politiques ne peuvent se comprendre selon l'approche top down : si elles étaient conçues de la seule volonté de l'exécutif, en consultation avec les fonctionnaires, elles n'auraient que peu de légitimité parmi la grande majorité des citoyens, qui opposeraient alors leur fin de non-recevoir. L'exemple de la Loi constitutionnelle de 1982 est éloquent à cet égard. Bien que le Québec ne l'ait pas ratifié et que sa légitimité est toujours mise en cause, ce n'est pas le cas dans l'ensemble canadien où la grande majorité des citoyens s'identifie largement à ce symbole d'appartenance puisqu'ils s'y reconnaissent volontiers et ce, dès son instauration. Reposant sur la légitimité afin de réduire les divisions du social, les politiques linguistiques sont donc issues de ce jeu constant entre l'exercice du pouvoir des responsables politiques et les stratégies de résistance – comme celles de contestation ou de mobilisation – de la part des citoyens.

En conséquence, l'enjeu linguistique, dans son comment-vivre ensemble, est un lieu de polémiques. Le processus de mise en place des politiques linguistiques se caractérise ainsi par des tensions et des divisions sociales qui débouchent sur de vastes mobilisations citoyennes dont l'intensité varie dans le temps, et des conflits souterrains ou ouverts. Il en va de la nature même de ces politiques étatiques en matière de langue, car elles cherchent à transformer l'ordre symbolique d'un État et, partant, à définir les clauses d'appartenance à la communauté politique.

Les politiques linguistiques touchent donc aux valeurs fondamentales de la citoyenneté, d'où leur potentiel hautement mobilisateur. Étant donné leur connotation morale, d'autres enjeux relatifs aux valeurs fondamentales, à l'instar de celles portant sur l'avortement, la régulation des drogues et de l'alcool, suscitent également une vaste mobilisation. Néanmoins, ils ne partagent pas les mêmes objectifs. Dans le cas des enjeux politiques à connotation morale, la mobilisation cherche à faire triompher les conceptions personnelles des citoyens. Pour ceux touchant à l'appartenance collective, les citoyens mobilisés veulent plutôt promouvoir une identification la plus étendue possible aux symboles constitutifs de la communauté politique, tel que celui de la langue.

Devoir-vivre ensemble : la permanence du droit et de la norme

De 1539 à nos jours, deux tendances lourdes de l'enjeu linguistique renvoient à l'imposition de normes régulant la vie en commun, au devoir-vivre collectif. Les politiques linguistiques reposent sur des choix, tel que le note le sociolinguiste Bernard Spolsky, des choix qui sont limités vu leur encadrement normatif. Les normes sont formelles lorsqu'elles relèvent du droit et de son application, en particulier dans la régulation des usages et la reconnaissance des langues. Elles sont aussi plus informelles quand elles touchent à l'élaboration des normes linguistiques, surtout en ce qui concerne la qualité de la langue parlée et écrite.

Première tendance lourde du devoir-vivre ensemble, le droit joue un rôle fondamental dans le rapport entre langue et politique. Dès l'Ordonnance de Villers-Cotterêts – qui porte, on le soulignera fortement, sur l'administration de la justice –, le Souverain – le Roi ou le Peuple par le biais de ses représentants au sein de l'État – ne se contente pas d'offrir ses bons conseils et sa médiation pour régler les conflits linguistiques. Il use de son pouvoir régalien pour rétablir l'ordre public et imposer un modus vivendi officiel, en légiférant et en réglementant. En matière linguistique, on constate ainsi une formalisation des polémiques et des consensus avec l'usage du droit comme instrument de régulation des divisions sociales. Traités, chartes, lois et règlements scandent ainsi l'histoire du rapport entre langue et politique. Depuis l'Ère des Révolutions, pensons seulement à la Charte des droits et libertés de 1982, la Charte de la langue française en 1977 et la Loi sur les services en français en Ontario en 1986.

Au-delà de l'acte de légiférer, l'administration de la justice témoigne aussi de la primauté du droit en matière linguistique. Les tribunaux sont des institutions majeures, sinon les principales, dans le développement historique de l'enjeu linguistique. En d'autres mots, le législatif et l'exécutif sont souvent à la remorque du judiciaire, qui se trouve en première ligne dans la régulation des polémiques. D'où la grande importance accordée, depuis les tous débuts par les citoyens, à l'institution judiciaire car cette dernière est garante de l'exercice de leurs droits linguistiques. En 1834, les Quatre-vingt-douze Résolutions font grief à l'unilinguisme des juges et, ce faisant, à leur incapacité à faire convenablement justice. En 1916, le verdict du Comité judiciaire du Conseil privé de Londres au sujet de la légalité du Règlement XVII, confirme aux Franco-Ontariens la privation de leur droit de recevoir un enseignement dans leur langue. En 1988, l'arrêt Ford de la Cour suprême du Canada abroge un aspect important de la Charte de la langue française, en abolissant la règle de l'unilinguisme français dans l'affichage public et commercial.

L'intervention des tribunaux dans les processus d'élaboration et de mise en œuvre des politiques linguistiques, précède de beaucoup l'entrée en vigueur de la Charte canadienne des droits et des libertés. Avec l'instauration de l'État de droit, le XIXe siècle voit nombre de citoyens et de groupes d'intérêt se tourner vers les cours afin de favoriser le triomphe de leur point de vue en matière linguistique. Néanmoins, le recours aux tribunaux n'est pas toujours source de gain : les rapports de force au sein de la communauté politique prévalent en bout de ligne. Au Manitoba, les tribunaux invalident à deux reprises, en 1892 et en 1909, la loi abolissant le français comme langue officielle, mais la province ignore ces jugements. Après l'adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969, l'ancien juge Joseph T. Thorson plaide sans succès la révocation de cette mesure législative. Enfin, les responsables politiques comprennent rapidement, pour des raisons stratégiques, le potentiel d'instrumentalisation des verdicts rendus par les tribunaux. Au moment de l'affaire des écoles du Manitoba en 1890, le ministre conservateur Joseph-Adolphe Chapleau espère vivement que les tribunaux, à cause de l'image d'impartialité associée à la justice, calment le jeu et offrent ainsi une solution à la crise.

Toutefois, l'enchâssement de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Loi constitutionnelle en 1982, bouleverse le rôle des tribunaux. Les juges doivent désormais tenir compte de l'article 23 de la Charte et adopter ainsi une approche libérale en matière linguistique, puisque le législateur cherche ainsi à réparer les préjudices subis par les communautés francophones en milieu minoritaire qui ont été privées d'accès à l'éducation dans leur langue. Se référant volontiers à l'article 23, les militants des communautés francophones font ainsi des gains dans la reconnaissance juridique de leurs droits. Ce renversement du rapport de force est assimilé par certains à la « tyrannie » des tribunaux : devant l'activisme de groupes d'intérêts cherchant à forcer la main des gouvernements, les responsables politiques seraient pris en otage par les verdicts des juges. Cette « tyrannie », on le sait, est largement exagérée pour deux raisons tenant aux rapports de force et à l'allocation des ressources. D'une part, en dépit des programmes de contestation juridique voulant faciliter le recours aux tribunaux par les groupes francophones et anglophones en milieu minoritaire, la voie du tribunal est un processus long, lent et coûteux. D'autre part, les responsables politiques ont toujours le dernier mot, soit en invoquant la clause dérogatoire – comme ce fut le cas au Québec en 1988 –, soit en légiférant de nouveau pour corriger la situation.

Le devoir-vivre collectif ne se résume pas seulement aux relations avec l'État, ses législations et son appareil judiciaire. Il couvre également la Société civile, où les citoyens établissent des normes de distinction sociale en matière linguistique. Cette distinction, elle se manifeste dans les débats relatifs à la qualité de la langue et son bon usage, débats qui sont une autre tendance lourde tout au long de ces siècles. En effet, la question de la qualité de la langue fait l'objet d'une préoccupation constante. Elle traduit ainsi les valeurs et les relations de domination politique et socioéconomiques présentes au sein de la communauté.

Ainsi, la volonté politique d'homogénéisation sociale sur le territoire de la Cité s'accompagne d'une « théorie également centralisatrice et normalisatrice de la langue », comme le souligne la littéraire Lise Gauvin. Cette volonté dicte les normes de qualité et les jugements rendus à partir de celles-ci. Après la Conquête, une nouvelle relation de domination s'impose avec une autre langue : l'anglais. Plus encore, il y a la césure avec la France qui adopte, notamment au moment de la Révolution française, des normes nouvelles de qualité. Les John Lambert, Michel Bibaud et Alexis de Tocqueville constatent tous dans les premières décennies du XIXe siècle l'écart croissant entre le bon parler et la langue des Canadiens – où les anglicismes, signes de l'identification aux dominants, abondent.

Avec l'Ère des Révolutions, le discours sur la norme linguistique se ramifie. La réalité des Acadiens et des Canadiens français est de plus en plus celle de l'usine en Nouvelle-Angleterre ou en ville, où la langue des machines, des patrons et de la promotion sociale est l'anglais. De plus, les membres des élites bourgeoises peuvent se rendre de nouveau en France. Dès lors, le discours sur la qualité de la langue traduit une double résistance. Les Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice et Jules-Paul Tardivel font l'éloge des patois à la fois pour combattre l'infiltration de l'anglais et se distinguer avec la norme de Paris. Avec les années 1900, le ton est désormais plus critique. Adhérant aux valeurs libérales, les membres des élites qui participent à des groupes comme la Société du bon parler français blâment maintenant l'individu. En plaidant la responsabilisation individuelle, en dénonçant le piteux état de la langue française parlée et écrite, ces derniers prescrivent une norme de qualité et tentent d'établir une certaine forme de contrôle social. Néanmoins, leurs dénonciations ne produisent pas les effets escomptés.

Au tournant des années 1960, le débat sur la qualité de la langue fait l'objet d'une forte médiatisation dans l'espace public avec la publication des Insolences du Frère Untel. Il est contemporain d'une importante mutation des références identitaires canadiennes-françaises, où la foi religieuse ne constitue plus une composante de la Nation. De plus, le débat sur le joual pose les enjeux politiques de la démocratisation de l'éducation. Dès lors, la langue acquiert une valeur ajoutée considérable et, par conséquent, les débats sur sa qualité permettent de questionner le rôle de l'État dans la gestion du dossier linguistique. À la fin des années 1990, les critiques portent toujours sur la piètre qualité de la langue française, particulièrement parmi les jeunes. La charge de George Dor constitue un jugement sévère des efforts consentis depuis les quarante dernières années en éducation, qui conclut en un triste constat d'échec. Le débat sur la qualité de la langue n'est pas une spécificité au Québec ou en Acadie, mais il touche une corde sensible car la langue constitue une référence identitaire capitale et la survie du fait français demeure toujours aussi précaire.

Vouloir-vivre ensemble : la langue entre marché et mémoire

Une dernière tendance lourde dans l'histoire du rapport entre langue et politique a trait au vouloir-vivre collectif. S'il est une constante de l'enjeu linguistique, il s'agit bien de ce lien étroit et permanent entre la langue et le sentiment d'appartenance à une communauté historique, à des références identitaires communes ainsi qu'au projet d'une continuité entre le passé et l'avenir. Le partage d'une langue entre les citoyens institue la Cité : par son caractère performatif, elle lui permet de se manifester par le discours, de s'inscrire dans l'espace et le temps, de durer. Parler français, anglais, italien, ukrainien, attikamekw, ojibwé ou inuit, ce n'est pas seulement traduire par le langage un rapport au monde. C'est aussi « faire société » pour reprendre ici le concept du sociologue Joseph-Yvon Thériault, en exprimant notamment des divisions du social et des projets d'avenir. C'est surtout affirmer sa solidarité avec des êtres humains. Le français de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, l'anglais de William Shakespeare, l'innu de Rita Mestokosho sont autant de parts d'humanité, dans toute leur plénitude et leur diversité. En parlant leur langue, nous établissons plus qu'un simple contact communicationnel, nous touchons à cet humain par delà les siècles, un humain aux multiples richesses, un humain qui ne veut pas disparaître.

Avec l'hégémonie croissante des lois du marché régissant les rapports sociaux, le vouloir-vivre collectif au cœur de l'enjeu linguistique risque de s'atrophier sous maints aspects, ce qui suscite de graves conséquences pour la Cité politique. D'abord, les citoyens se réduisant désormais à des consommateurs, une conception strictement utilitaire de la langue s'en trouve favorisée. Ainsi, depuis les dernières années, le statut de la langue anglaise change puisque l'accélération des échanges économiques entre les continents fait du business english, la lingua franca. Les études sur les jeunes francophones, notamment ceux des milieux minoritaires, montrent qu'ils ne considèrent pas la maîtrise de l'anglais comme une menace culturelle, mais comme un simple instrument de communication. Ensuite, la promotion d'une langue utilitaire se fait au détriment des autres langues ayant un moindre accès aux ressources et au marché. Réalité ancienne mais réactualisée, l'assimilation parmi les communautés minoritaires francophones et la disparition de nombre de langues autochtones affectent ainsi la diversité culturelle actuelle, tout en entraînant la perte de références identitaires et d'un savoir accumulé depuis des générations. Enfin, la réalité exprimée par la langue risque de se résumer de plus en plus à des interactions économiques, et non plus à sa plénitude culturelle et politique. « Le silence d'un peuple tout entier/Est celui-là que regrettent les poèmes », évoquait Fernand Dumont.

Au début de ce troisième millénaire, la langue est politique, forcément politique. En effet, devant la recomposition de l'espace public en microcosmes discursifs et l'émergence de références identitaires inédites, de nouvelles solidarités naissent pour susciter une prise de parole au cœur de la communauté politique. Portées par des mobilisations à l'image des mouvements altermondialistes, réactualisant des causes comme celle de la Nation, cette prise de parole citoyenne s'articule autour des questions comme la diversité culturelle et des conceptions moins économistes des droits et libertés. Elle use de réseautages multiples, tels que ceux de l'internet, pour se faire entendre. Elle mobilise de nouveaux acteurs qui la portent dans le feu des débats et des combats. Au moment de faire silence, rappelons-le avec confiance : au sein de la Cité, la mémoire de la parole est celle qui ouvre l'avenir.

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