Une recherche sur les processus de deuil perturbés pendant la Covid remporte le premier prix lors d'un symposium

Publié le lundi 17 mai 2021

Portrait d'Aniqa Sheikh

 

« Aniqa s’intéresse à un enjeu crucial : apprendre à vivre ensemble dans une société composée de personnes de tous horizons. En mettant en lumière les répercussions de la pandémie sur les rites funéraires des communautés musulmanes, elle nous aide à mieux comprendre cet impact ainsi que les stratégies novatrices adoptées pour y faire face. Curieuse de nature, Aniqa est une chercheuse douée qui se fait un devoir de faire progresser les connaissances scientifiques et de défendre la justice sociale pour favoriser l’égalité, la diversité et l’inclusion. Je m’estime privilégiée de travailler avec elle. » Lori Beaman, Ph.D.

 

Aniqa Sheikh a récemment remporté la première place au Symposium du Programme d’initiation à la recherche au premier cycle (PIRPC) pour ses recherches concernant les répercussions sur les rites funéraires islamiques des restrictions imposées en raison de la pandémie au Canada et au Royaume-Uni.

Dans cette entrevue, elle nous fait part de la raison première qui la motive à réaliser ces recherches, lesquelles l’amènent à cerner les principales difficultés et stratégies d’adaptation des communautés musulmanes, ainsi qu’à étudier l’incidence de la pandémie sur le processus de deuil traditionnel.

 

Parlez-nous un peu de vous. Qu’est-ce qui, dans votre cheminement personnel et scolaire, vous a amenée où vous êtes aujourd’hui?

J’ai fait un baccalauréat spécialisé en biologie avec mineure en psychologie et, plus récemment, un baccalauréat spécialisé en sciences des religions – tous deux à l’Université d’Ottawa. Actuellement, je participe au Programme d’initiation à la recherche au premier cycle (PIRCP) sous la direction de la professeure Lori Beaman.

Des problèmes de santé m’ont dernièrement poussée à me remettre en question et, depuis, je me dirige vers une carrière en consultation spirituelle et psychothérapie. Mes études en sciences des religions ont grandement enrichi mes connaissances dans le domaine et m’ont permis d’en saisir l’interdisciplinarité, en plus de comprendre l’importance de ce champ de recherche.

 

Comment la pandémie vous a-t-elle touchée? Comment a-t-elle touché vos proches?

Comme la plupart des gens, ma famille et moi avons été fortement ébranlées par la pandémie. Dire que j’ai vécu une période très stressante est un euphémisme.

La COVID-19 m’a arraché plusieurs de mes proches depuis le début de la crise. Et j’ai aussi dû composer avec le décès de nombreux membres de ma communauté et amis de ma famille dans la dernière année.

Bref, ce fut une période difficile, et la vie dite normale a été complètement chamboulée. Dans bien des cas, les musulmanes et musulmans canadiens et britanniques ont adopté des stratégies d’adaptation religieuses, dont la réévaluation positive des situations de crise – comme la mort d’un être cher. Tout en respectant bien sûr les consignes de la santé publique, beaucoup de musulmanes et musulmans ont donc réussi, grâce à la religion, à faire face aux difficultés posées par la pandémie.

 

Parlez-nous un peu de vos recherches et des raisons qui vous ont poussée à choisir ce sujet.

C’est mon expérience personnelle liée à la pandémie qui a influencé ma décision. Je dois aussi beaucoup à ma superviseure, Lori Beaman, qui a vu juste lorsqu’elle m’a sollicitée pour réaliser un projet concernant les répercussions de la pandémie sur les rites funéraires des groupes religieux en situation minoritaire en Europe.

Je me suis rendu compte, en faisant quelques travaux préliminaires, que très peu de chercheuses et chercheurs s’étaient intéressés aux rites funéraires des minorités religieuses, et encore moins à l’incidence de la pandémie sur ces traditions. Au terme de longues discussions avec mes mentors et ma superviseure, et grâce à leurs conseils, j’ai décidé de cibler les communautés musulmanes.

Si j’ai choisi de circonscrire mon étude au Canada et au Royaume-Uni, c’est parce que ces deux pays ont été les premiers en Occident à établir des lignes directrices exhaustives concernant les procédures funéraires pour les victimes musulmanes de la COVID-19. Dans les deux pays, une forte proportion des personnes décédées de la COVID-19 étaient musulmanes, et les rites funéraires musulmans ont été particulièrement perturbés.

La situation est de plus en plus préoccupante puisque les rituels associés à la mort sont à la fois un devoir individuel et commun dans la religion musulmane. Outre l’obligation religieuse d’honorer la défunte ou le défunt par des funérailles et un enterrement rapides, les rituels revêtent une grande importance pour les personnes endeuillées, car ces rassemblements leur offrent guérison et réconfort. Avec les différents degrés de restrictions liés à la COVID-19, ces rassemblements de guérison ont été perturbés, ce qui a profondément affecté les familles touchées ainsi que l’ensemble de la communauté musulmane.

Dans mes recherches, je me suis fixé deux objectifs principaux : cerner les difficultés et les stratégies d’adaptation de nos communautés résilientes au Canada et au Royaume-Uni, et examiner les répercussions des consignes sanitaires et des restrictions gouvernementales sur les différentes dimensions du processus de deuil.
 

Vous avez remporté la première place au Symposium du Programme d’initiation à la recherche au premier cycle (PIRPC) de l’Université d’Ottawa. En quoi ce prix influencera-t-il vos recherches et vos activités universitaires futures?

Ce prix m’insuffle un nouvel élan et me donne la confiance nécessaire pour réaliser mes recherches.

C’est en fait ma toute première expérience en la matière. Avant, j’ignorais que j’avais les compétences ou les qualités d’une chercheuse universitaire. Lori Beaman a cru en moi et m’a encadrée adéquatement pour me garder sur la bonne voie. Je me suis ainsi sentie en mesure d’entreprendre des études supérieures et de réfléchir aux questions et aux limites qui ont émergé de ce projet de recherche.
 

Entendez-vous transposer vos recherches aux autres religions et aux répercussions de la pandémie sur leurs rites et traditions funéraires? Si oui, à quelles religions?

Je crois qu’il y aurait lieu de transposer ces recherches aux autres populations immigrantes. D’autres communautés rencontrent des difficultés similaires à celles des populations musulmanes, notamment la communauté juive. J’aimerais faire des comparaisons avec les expériences de ces autres communautés pour relever les différences.

Mais je veux aussi me consacrer aux liens de causalité que je ne suis pas arrivée à explorer dans ce projet. Notre siècle est ponctué par une recrudescence de l’islamophobie, du racisme envers les personnes noires et asiatiques, et j’en passe. La COVID-19 est loin d’être le seul sujet qui fait les manchettes. En effet, dans la dernière année, divers mouvements sociaux ont pris de l’ampleur. Je me sens tenue de creuser le sujet et j’espère que mon travail amènera d’autres personnes à s’y intéresser.

 

Où vous voyez-vous dans cinq ans? Quelle contribution voulez-vous apporter dans le monde?

J’entamerai à l’automne une maîtrise en counselling et spiritualité à l’Université Saint-Paul, avec pour objectif d’exercer le métier de psychothérapeute spécialisée dans les communautés marginalisées et, plus précisément, dans la communauté musulmane.

J’aimerais poursuivre mes recherches aux cycles supérieurs et, par l’occasion, me pencher sur les possibles liens de causalité et les relations entre les facteurs de stress issus de la pandémie, les facteurs médiateurs et les effets du processus de deuil. Il y a peu de données sur le sujet, mais elles sont essentielles, car les statistiques mondiales témoignent d’une surreprésentation des cas d’infection et de mortalité des musulmanes et musulmans issus de milieux largement racialisés. C’est particulièrement important ici, au Canada, où la population musulmane est celle qui croît le plus rapidement et la deuxième communauté religieuse en taille.

Je souhaite recueillir les données nécessaires pour éclairer les décisions stratégiques des spécialistes du deuil et des soins de santé. De plus, j’aspire à devenir une porte-parole en santé mentale dans les communautés musulmanes et immigrantes, où la santé mentale est souvent stigmatisée et incomprise. Ce travail important mérite qu’on s’y attarde, d’autant plus que les répercussions de la pandémie sur la santé mentale se feront probablement sentir de façon marquée à plus long terme.

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