Déclaration de soutien à Jan Grabowski et Barbara Engelking

Publié le dimanche 21 février 2021

Nous soutenons résolument notre collègue professeur Jan Grabowski qui, avec sa co-éditrice Barbara Engelking, directrice du Centre polonais de recherche sur l'Holocauste à Varsovie, a été reconnu coupable de diffamation par un tribunal polonais (voir des résumés du cas en anglais, ici, ici, et ). L’affaire repose sur un seul paragraphe de leur étude (deux volumes, 1600 pages) publiée en 2018 en Pologne sous le titre Night Without End: The Fate of Jews in Selected Counties of Occupied Poland. Le tribunal a jugé que ce paragraphe portait atteinte à la réputation d'un maire polonais en suggérant que, pendant l'occupation nazie de la Pologne, il avait révélé le lieu où se cachaient des Juifs dans une forêt voisine, ce qui avait entraîné leur exécution. Cette affaire a des implications inquiétantes pour les personnes engagées dans des recherches historiques qui exposent le racisme, la discrimination et l'injustice.  Plus immédiatement, elle remet en question le droit des historiens à exprimer librement leur interprétation des preuves historiques.

Professeur Grabowski a indiqué dans une entrevue récente qu'il y a eu des tentatives croissantes de « diluer » le témoignage oral des survivants de l'Holocauste, « pour le nier d'une manière ou d'une autre ». Le verdict du tribunal a effectivement pris une telle mesure. Grabowski a expliqué que dans sa décision, le juge « s'est prononcé sur la valeur des témoignages des survivants juifs de l'Holocauste. ... Et si les décisions des tribunaux disent aux historiens quelle valeur doit être attribuée à quel type de preuve historique, alors, croyez-moi, cela change la façon dont les gens vont rapporter, écrire et travailler ». 

Cette affaire est également troublante du fait que, non seulement elle dépasse les frontières, obligeant un professeur de l'Université d'Ottawa à être jugé en Pologne, mais elle s'inscrit dans une tendance croissante de l'État à vouloir façonner l'orientation et le contenu de l'enseignement et de l'érudition. Plus récemment, aux États-Unis, le rapport de la « Commission consultative présidentielle de 1776 » (voir « The 1776 Report ») préconise des principes tels que la nécessité d'établir une compréhension unique et « correcte » de l'histoire américaine, pour favoriser l'unité nationale. À bien des égards, ces notions font écho aux principes exprimés par le gouvernement polonais (voir la  condamnation de ce rapport par l'American Historical Association, qui a également été soutenue par l'Association des presses universitaires, l'American Library Association et des dizaines d'autres associations historiques).

Les efforts de l'État pour définir ce qui devrait être considéré comme un commentaire légitime et une histoire légitime sont également visibles en France, où le ministre de l'éducation, Jean-Michel Blanquer, a attaqué « les positions idéologiques dans l'académie française » soumettant la liberté académique « aux valeurs de la République » (voir aussi ici, ici, ici et ), une menace dénoncée par les présidents des universités françaises

Ces conflits posent à nouveau la question de savoir qui il faut croire, de qui il faut raconter l'histoire et quels récits doivent entrer dans la mémoire collective officielle. La profession d'historien, ses méthodologies et son système d'évaluation par les pairs ont résisté à l'épreuve du temps, produisant des connaissances vastes et fiables sur le passé. La liberté d'utiliser et d'interpréter les sources historiques sans interférence, intimidation ou censure de l'État est au cœur de cet effort. C'est pourquoi nous nous joignons à nos collègues Jan Grabowski et Barbara Engelking et appelons les gouvernements du monde entier à défendre la liberté académique et à reconnaître que la cohésion sociale ne peut jamais être atteinte en supprimant les preuves et les discussions sur l'injustice individuelle ou collective.

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