Le féminisme au royaume des cowboys CHANGE IT

Publié le mercredi 7 novembre 2018

La musique country est depuis longtemps considérée comme la chasse gardée de l’homme blanc, rural et hétérosexuel. Cette idée tenace nuit à notre capacité de comprendre qui s’intéresse vraiment à ce genre de musique. Une partie du problème est lié au faible nombre de chanteuses, d’auteures-compositrices-interprètes, de musiciennes et de productrices dans cette industrie. Même si certaines sont très actives à Nashville, elles tournent rarement à la radio. Jada Watson, professeure à l’École de musique, s’intéresse à ce phénomène et aux structures qui restreignent la place des femmes dans cette industrie dominée par les hommes.
Jada Watson ne se destinait pas à une carrière de spécialiste du country. Elle n’était pas non plus tellement friande de ce genre de musique dans sa jeunesse. C’est par un chemin détourné que cette ex-fan de grunge est devenue une voix importante dans ce domaine de recherche. 
En 2006, alors étudiante, elle commence une maîtrise à l’Université d’Ottawa qui porte sur la censure dans la musique soviétique. Dans un travail de session présenté à la professeure Roxane Prevost, elle s’intéresse à la chanson et au vidéoclip des Dixie Chicks « Not Ready To Make Nice », et discute de la censure dont le célèbre trio country a été frappé après les déclarations-chocs de la chanteuse Natalie Maines sur le président George W. Bush en 2003. « Après avoir rédigé ce texte pour un séminaire de maîtrise, je l’ai présenté à quelques colloques internationaux. Jamais un projet ne m’avait donné un tel sentiment d’urgence. Je trouvais qu’il fallait absolument se pencher là-dessus. Ça m’a fait changer de cap », dit-elle. Elle publie ensuite l’article avec sa mentore de longue date, Lori Burns, directrice de l’École de musique. Dès la fin de sa maîtrise, Jada Watson troque la musique russe pour la musique country dans ses recherches.
Aujourd’hui, en plus d’étudier le lien entre la musique country et la géographie, elle s’intéresse aux questions d’égalité entre les sexes dans ce genre musical.
« [La musique country] ne fait pas une place égale aux hommes et aux femmes, l’industrie doit réformer ses façons de faire », explique la professeure Watson. « Beaucoup de femmes contribuent à la musique country en tant que chanteuses, auteures-compositrices-interprètes, musiciennes et productrices, mais elles sont encore rares à la radio. »
Elle s’empresse de nuancer cette affirmation. Les femmes sont bel et bien omniprésentes dans la musique country, dit-elle, mais surtout à travers le regard des artistes masculins qui parlent d’elles dans leurs chansons : l’apparence idéale, le comportement idéal. « Les femmes dansent, sont assises sur un capot ou se baignent, mais elles sont muettes et anonymes. »
Dans une entrevue publiée en mai 2015, l’expert-conseil en radiodiffusion Keith Hill a affirmé qu’« il ne fallait jamais mettre deux chansons de femmes de suite à la radio country ni dépasser un ratio de deux femmes à l’heure ». Ses commentaires ont nui à la présence des femmes à la radio commerciale, mais il s’est défendu en disant avoir simplement décrit une pratique de longue date au sein de l’industrie. Pour lui, les femmes ne sont que les « tomates » qui garnissent la « salade » de la musique country. Cette analogie a donné son nom à la controverse, baptisée « Tomato-Gate ». Des chanteuses se sont jointes à la tempête qui a secoué les médias sociaux après la parution de l’entrevue. Le quota qui limite à 15 % la part de marché des femmes dans les stations de radio country avait été mis à nu. La professeure Watson travaille maintenant avec la longue liste de Hot Country Songs du Billboard américain afin d’analyser la manière dont ces quotas ont eu un impact sur la présence des artistes country féminines entre 1996 et 2016. Au cours de cette période de 20 ans, les femmes ont présenté seulement 25% des chansons incluses dans la liste Billboard tandis que les hommes y étaient présents à 70,8%. Les 4,1% restants sont occupés par des duos hommes/femmes. Sa recherche a révélé que la présence des femmes dans l’industrie a tranquillement changé, en passant d’environ 23% à 27% des chansons qui ont débutées à la fin des années 1990 à un faible 13% en 2016. Les chiffres démontrant deviennent plus drastiques dans le classement de chansons performées par des femmes qui atteignent la position #1, de 37% des succès en 1996 à seulement 13% en 2016. Bien que discriminatoire et nuisible, cet épisode a néanmoins eu le mérite de conscientiser le public face à la place des femmes à la radio et a provoqué une prise de parole chez les femmes artistes.
 

 

No. chansons

Pourcentage

No. artistes

Pourcentage

Homme (solo/groupe)

3,027

70.8%

407

62.2%

Femme (solo/groupe)

1,072

25.1%

207

31.7%

Homme/Femme ensembles

174

4.1%

39

6.0%

N/A (Hampster Dance)

1

0.0%

1

0.1%

TOTAL

4,274

 

654

 

Pourcentage de chansons et artistes figurant sur le Billboard Hot Country Songs Chart, 1996-2016


C’est avec ce genre de limites passées sous silence que les femmes doivent composer pour faire leur chemin dans l’industrie de la musique country. Des artistes comme Kacey Musgraves et Maren Morris, par exemple, se sont tournées vers les médias sociaux pour dénoncer ces pratiques. Ces deux étoiles montantes de la musique country qui défendent la place des femmes dans cette industrie ont toutes deux bâti leur carrière à l’extérieur des voies traditionnelles comme la radio. La musique de Kacey Musgraves cadre mal avec la définition habituelle de la musique country, et le plus grand succès de Maren Morris est une collaboration à saveur électro-pop avec le musicien Zedd. Un programmateur radiophonique a même déjà tenté de dissuader l’auteure-compositrice-interprète de lancer la chanson « I Could Use a Love Song », arguant le manque d’attrait commercial des ballades country chantées par des femmes. Un an plus tard, la chanson devenait le succès numéro un de Morris. Tant Kacey Musgraves que Maren Morris ont remis en question les structures de l’industrie et ont trouvé des moyens à elles, à l’extérieur de la radio traditionnelle, de cultiver et de fidéliser leur public. 
Bien que Musgraves et Morris soient très présentes dans les médias, « Cam est la jeune artiste qui manifeste le plus sa conscience sociale », explique la professeure Watson. « Dans sa chanson “Diane”, une femme présente ses excuses à l’épouse de son petit ami après avoir découvert qu’il était marié. Les chansons country qui traitent d’infidélité ne sont pas rares à la radio, sauf si leur interprète est une femme, car les programmateurs sont convaincus que l’auditoire de la musique country, majoritairement féminin, ne veut pas entendre des femmes parler d’infidélité. La chanson de Cam remet en question ce préjugé et valorise le discours des femmes. » La jeune auteure-compositrice-interprète est une figure dominante du mouvement né dans la foulée du « Tomato-Gate » et participe aux événements organisés par Change the Conversation, une coalition de femmes de Nashville qui souhaite créer un milieu propice à l’épanouissement des jeunes chanteuses et auteures-compositrices. Le logo de la coalition? Une tomate, bien sûr!
« La situation a aussi de bons côtés. Comme les femmes n’ont pas de comptes à rendre aux radiodiffuseurs, elles sont aussi plus libres de faire preuve d’audace dans leur art », explique la professeure Watson. « Cela dit, vous ne les entendrez pas à la radio. » 
Jada Watson ne s’attend pas à des changements rapides, mais croit qu’avec l’aide de « journalistes, de chercheurs et de chercheuses qui souhaitent attirer l’attention sur ces questions, et d’artistes qui rêvent d’une industrie moins uniformément blanche et mâle », la musique country se réinventera peu à peu. 
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